FX Inclassables – Ma belle, ma douce

Inclassables – Ma belle, ma douce

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Ma belle, ma douce

D’aussi loin que je me souvienne, ma belle, c’est toujours toi qui décidais de tout. A quelle heure nous mangions et où nous allions en
vacances. A quelle heure se lever et qui fréquenter. Cela me paraissait normal,
judicieux. Tu étais la plus efficace, la plus compétente. Et je
t’aimais. Je te donnais ce que j’avais de mieux et je savais que tu en faisais
autant. Notre vie était faite d’une succession de menus plaisirs. Jusqu’au jour où il s’est installé, dans la maison qui fait face à la nôtre. Oh, bien sûr, je ne me suis pas rendu compte ce
jour-là que quoi que ce soit avait changé. Que quoi que ce soit allait changer. Ce serait trop facile…

Nous nous étions séparés, mon frère et moi, quinze bonnes années avant que je ne fasse ta
connaissance. Une séparation brutale, définitive, aussi nette dans sa coupure que notre relation avait été
fusionnelle. Chacun sa route. Autant dire que dans les récits que je t’ai faits de ma vie, au fil des années, la place de ce frère disparu devait paraître étrange. Filigrane omniprésent de l’enfance à
l’adolescence, il disparaissait brutalement du décor un beau jour. Et, dans mes bribes de récit comme dans mes histoires détaillées, dans tout ce qui datait d’après notre séparation, son existence n’était plus qu’un négatif, un
creux. Le sujet était douloureux, tu l’avais compris. Et avec délicatesse tu le contournais si d’aventure il faisait surface. Je ne t’ai jamais vraiment tout expliqué. Piètre excuse : tu ne l’as jamais demandé. Et comme je faisais tout ce que tu me
demandais…

Il a emménagé un matin de printemps, doux et ensoleillé. Le soir, tu m’en as parlé, excitée par cette nouveauté dans notre cadre de vie : un nouveau
voisin. Un homme d’à peu près mon äge, ma corpulence. Tu ne l’avais
qu’entrevu, en sortant de ta voiture alors qu’il rentrait chez lui. Un camion de déménagement était en train de faire
demi-tour dans la rue. Un homme aux cheveux, à la barbe et aux lunettes
noires. Nous avons laissé passer quelques jours avant de nous présenter à sa
porte, le samedi soir suivant, avec une bouteille de vin en guise de cadeau de
bienvenue. Il a ouvert, a souri, et nous a fait signe d’entrer. Nous connaissions la
maison, bien sûr, car Madame Horvath, la vieille dame, précédente propriétaire décédée depuis
peu, nous avait souvent reçus, nous gätant de ses petits plats d’Europe
centrale. Nous le lui avons expliqué, jugeant en connaisseurs des aménagements et décorations qu’il avait commencés à
apporter. Plus précisément, tu en as jugé. Car – asphyxié par mes allergies printanières – je passais le plus clair de la visite le visage dans mon
mouchoir. J’ai fini par m’excuser, aie insisté pour que tu prennes ton temps, et suis rentré
seul, me mettre au lit après une inhalation d’eucalyptus qui m’a légèrement soulagé. Quand tu es rentrée, je dormais déjà.

L’année a continué de s’écouler, sur un rythme paisible. Tony – notre nouveau voisin – est devenu rapidement un
ami. Un de tes amis. En ce qui me concernait, j’étais partagé. Je me sentais à la fois attiré et repoussé par
lui. Il m’inquiétait, mais pour quelque raison que je n’arrivais pas à définir. Tout en reconnaissant éprouver à son égard une irrépressible
sympathie. Un peu de jalousie, peut-être aussi. Je ne vois pas d’autre explication pour l’énervement qui m’a saisi quand tu m’as
dit, le lendemain du premier jour, qu’il était amusant d’avoir un voisin s’appelant Tony, comme
moi. A quoi j’ai répondu d’un ton sec que Tony n’était que mon
surnom, mon prénom étant Antoine. Et ajouté encore plus sèchement qu’il ne s’agissait que de mon second prénom. Tu t’es tue et m’as regardé interloquée. Avant de sourire et de passer à autre chose. Confus de mon attitude, j’avais fait profil bas ce soir là. Et presque réussi à oublier l’incident
ensuite…

Je ne me suis pas rendu compte avant longtemps que quelque chose semblait s’être cassé dans notre couple. La gentillesse et la prévenance étaient toujours présentes, certes. Mais au fil du temps, j’ai commencé à m’apercevoir que certains de tes sourires semblaient
distants, comme une réponse réflexe plus que la manifestation d’amour qu’ils étaient jusque là. C’est ma dépendance excessive en ton avis, tes décisions, qui m’a fait comprendre que quelque chose n’allait plus. Tu semblais déchirée. Et
moi… J’étais seul et sans aide. Heureusement, il y avait Tony, notre nouvel ami et
voisin, auprès duquel nous nous sentions tous les deux si bien. Même
si…

Nous avons pris l’habitude de souper tous les trois, environ un soir par
semaine. Parfois chez Tony, parfois chez nous. Plus nous nous sommes
connus, plus nous avons appris à nous apprécier. Comme moi il était
discret, parfois renfermé. Comme moi, il semblait répugner à parler de souvenirs qui ne soient pas d’enfance ou de sa vie récente. Zone d’ombre facile à éviter : ce n’était certes pas moi qui allait mettre ce genre de sujet sur le
tapis. Quant à toi, tu respectais son silence, tout autant que tu le faisais déjà pour
moi. Nous nous contentions donc du présent, savourant certains soirs le plaisir confortable d’être simplement ensemble, sans mot dire. Il lui est arrivé de se moquer de
moi, des regards en quête d’approbation que je te lançais parfois. Mais il le faisait avec
gentillesse, sans être blessant ni vexant. Il semblait comprendre aussi bien que moi-même l’étrange relation d’amour et de dépendance qui me liait à
toi. Mieux que moi-même, sans doute. La faute à mon enfance…

Mon enfance a été étrange, difficile, famille séparée, drames domestiques qui marquent durement les jeunes
enfants. La mort précoce de ma mère, les familles d’adoption, tout cela je m’étais efforcé de
l’oublier. Mon père ? Il était devenu pour moi une vue de l’esprit, une expression théorique, sans réalité. Sans souvenirs qui s’y
rattachent. Et si tu as parfois montré de la lassitude devant les gouffres vides de mon passé, tu m’as permis de me construire un présent. Ma vie n’a vraiment commencé – recommencé – que le jour ou je t’ai rencontrée. Et si je suis devenu si dépendant de
toi, c’est parce que tu m’apportais, pour la première fois, tout ce dont j’avais été sevré si
longtemps. Au début de notre relation, cela m’a fait peur. La crainte que mon amour
excessif, mon manque de confiance, mon besoin de toi, ne soient motifs ou prétextes à ce que tu me
quittes. Je savais bien que je n’étais pas le mäle rassurant et dominateur que j’aurais aimé être. Que si la publicité, le cinéma, la société arrivaient à t’en
convaincre, tu te débarrasserais de moi bien vite. Mais toi aussi tu
m’aimais. Et nous sommes restés ensemble, couple étrange, comme inversé.

On dit souvent que la victime d’un adultère est toujours la dernière à s’en rendre
compte. Sans doute parce qu’elle croit qu’il lui suffit d’ignorer pour conjurer le mauvais sort. Ne pas y penser pour ne pas donner de réalité à ce qu’on
craint, inconsciemment, tout au fond de soi-même. C’est sans doute une des raisons. Et je m’en
veux, ma douce, d’avoir une fois de plus fuis mes responsabilités. Je m’en veux de ne pas avoir eu le courage de te
parler. Pour comprendre, pendant qu’il en était encore temps. J’ai honte et je pleure sur
moi.

Ce jour là, tu étais absente quand je suis rentré. J’ai posé mes affaires et je suis passé par la salle de bain me rafraîchir un
peu. En revenant au salon j’ai machinalement allumé le téléviseur, avant de l’éteindre. Nous devions souper d’un barbecue chez Tony, ce soir là.
Alors, en l’absence d’indication sur ton absence, j’ai décidé de passer lui demander s’il t’avait
vue. J’ai traversé la rue, puis son allée. Frappé avant de pousser la
porte, que je savais non barrée. J’ai appelé, doucement, me sentant gêné sans raison, intrus dans cette
maison. D’anciens souvenirs, flous et lointains, frappent aux portes de ma mémoire, dans ce genre de
circonstances. Souvenirs d’interdits, de frustrations, souvenirs de choses que j’ai oubliées, pas tout à fait mais
presque. Rouge comme un petit garçon égaré dans le vestiaire des
filles, je suis monté à l’étage. Et je me suis arrêté. En même temps que mon cœur. En même temps que ma vie. 

Je ne sais pas ce que tu as cru, quand tu m’as remarqué, figé en haut de l’escalier comme une statue de
cire. Tu t’es couverte de tes mains, dans un réflexe de pudeur que j’aurais trouvé touchant ou amusant en d’autres
circonstances. Je me suis détourné et je suis parti en courant. Chaviré. Bouleversé comme je ne l’avais pas été depuis plus de quinze ans. Je ne sais pas ce que tu as cru, mais tu avais tort. Quand je vous ai vu, tous les
deux, dans l’abandon qui suit le sexe, ce n’est pas de voir le corps nu de ma femme enlacée par un autre homme qui m’a fait tant
d’effet. J’ai eu subitement l’impression qu’un torrent furieux envahissait mon esprit, rivière en folie dont la crue menaçait de tout
emporter. Alors j’ai eu peur et j’ai fui. 

Je n’ai plus de souvenirs précis des heures qui ont suivi. J’ai dû
errer, tel un zombie, dans la ville. Quand j’ai repris assez d’esprit pour me poser la question, j’étais loin, très loin de chez
moi. Alors j’ai couru. Vite. Longtemps. Mais il était trop tard. Vous étiez
partis.

Quand je t’ai vu sur le lit, dans ses bras, ce n’est pas ton corps que j’ai vu. C’est le
sien. C’est cela qui a désintégré le barrage qui retenait depuis tant d’années tant de souvenirs. Quand j’ai vu la
cicatrice, au flanc de Tony, quand j’ai vu l’image que je vois tous les matins dans le
miroir, inversée. L’étrange virgule de chair blanche qui orne mon
flanc, de l’épaule à la ceinture. Quand j’ai compris et que je me suis souvenu de tout. 

Mais le temps d’être capable de te le dire, le temps d’être en mesure de vous expliquer que tout était
bien, qu’il n’y avait pas, qu’il ne pouvait pas y avoir de problème… Ce temps là a été trop long. Vous avez pris
peur. Vous avez pris la mauvaise décision. Vous avez pris la fuite et je vous ai
perdu. Toi, ma femme, mon amour. Et toi, Tony, que je venais de
retrouver, par delà les années de nos brouillards et amnésies. Tony. Mon frère. Mon
jumeau. Mon siamois.

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