46 façons de mourir / -8

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-8 Festival de Jazz

Non, je ne vais pas commencer ce récit par ma profession de foi. Tout simplement parce que je n’en ai pas, de foi… Je ne crois pas aux fantômes, c’est tout. Ah… Je m’étais pourtant promis de ne pas commencer à me justifier, et me voilà précisément en train de le faire, comme dans l’introduction d’un mauvais roman gothique ! On oublie tout et on recommence.

Le festival de jazz. Dix jours de fête, dans la chaleur de l’été montréalais, assis sur l’herbe ou sur l’asphalte, passant d’une scène à une autre, nourri de hot dogs et de bière… Dix jours de découvertes, de surprises (bonnes et mauvaises, il faut être honnête). Dix jours de fatigue aussi, au terme desquels on est certain que l’été a vraiment commencé. Personnellement, je ne suis pas un grand spécialiste, ni du blues, ni du jazz, ni de leurs innombrables variantes. Mais je me délecte comme un bon béotien, d’aimer tout simplement ce que j’entends, même (et surtout ?) si j’en ignore la classification.
Cette année, c’était encore été le cas. Jusqu’au concert de clôture.

Pour le 25e anniversaire du festival de Jazz, les organisateurs nous avaient concoctés un « spécial ». Le Cirque du Soleil fêtant ses vingt ans, c’est un spectacle de cette troupe qui allait boucler le festival 2004. Et pas un petit spectacle, croyez-moi ! On nous avait abondamment prévenu que ce concert final serait l’événement du festival, de l’année, voire plus. Excellent marketing, de quoi attirer les foules. Affluence record attendue. C’est du moins ce que disaient les « compte-rendus » de presse, distribués à l’avance par le service des communications du festival. Prêts à être publiés. Et comme la plupart des journalistes adorent que d’autres fassent le travail à leur place, publiés tels quels le lendemain…

Pour être absolument certain du résultat, les organisateurs avaient installé un discret mais fort efficace « piège à foule. » Qui s’est refermé vers 18 h 00. Des barrières installées sur quelques rues stratégiques, des gardiens de sécurité empêchant d’utiliser la quasi-totalité des accès vers le centre du site… Quiconque tentant de se déplacer sur le site se rendait vite compte qu’un seul circuit était possible, canalisant le flot en une grande boucle autour du site pour rejoindre la scène centrale, celle du spectacle. Cette dernière étant d’ailleurs devenue un cul de sac de fait, car une fois bloqué devant la scène, personne ne voulait plus prendre le risque de perdre sa place. Et vas-y que je t’entasse la viande festivalière… Au bout d’une heure de ce régime, les cent mille personnes habituelles les soirs de grand spectacle étaient déjà coincées dans la nasse. Et il restait encore deux bonnes heures avant le début de la fête…

Après avoir considérablement joué des coudes et des fessiers pour me faire ma place, j’ai décidé de jeter l’ancre pour la soirée à l’angle de la scène Bell, située à 40 mètres de la grande scène. Pas si mal, comme poste. Sauf que… Sauf que la nasse continuait de jouer son rôle, la foule de s’y déverser, s’y entasser et personne (et de moins en moins à chaque instant, ce qui fait moins que personne !) ne songeait à sortir avant la fin. Les anxieux commençant eux à envisager l’hypothèse de la sortie sur civière…

C’est à ce moment là que je l’ai vue. Pas très loin de moi, mais pas en vue directe. Un visage dans la foule, à une dizaine de mètres. Un visage qui m’a fait tout oublier. Oublier que j’étais aussi confortable qu’une sardine en boîte. Oublier qu’il me fallait en permanence jouer des coudes et des fesses pour conserver assez d’espace pour respirer. Oublier aussi que j’avais déjà une blonde… Un creux soudain, au milieu de la poitrine, la vue qui se trouble un moment, la sueur qui se met à couler à flot le long du dos. Un vrai malaise, en quelque sorte. Et puis une grande respiration, lente, comme un profond soupir. Et la certitude que c’est LA femme. Plutôt étrange, comme sensation. Rien à voir avec mes coups de foudre adolescents, qui devaient plus à une poussée hormonale qu’à l’amour. Pas le genre de concept que je pensais rencontrer… Avec résultat plutôt désagréable du côté de l’estomac, mais quel effet sur les systèmes circulatoire, respiratoire, de régulation de la température, et j’en passe ! Quelque part en moi, un cynique rigolard m’observait et ricanait. M’en fous. J’avanc… Eh bien non. Je n’avançais pas. La muraille était compacte, fixe, sans l’espoir d’y glisser autre chose que des regards. Alors je regardais, me tordais en permanence pour découvrir un sourire, un oeil, la moitié d’un torse ou d’une tête. Un long, très long ballet de regards, dont la cadence était donnée par les mouvements péristaltiques de la foule. Un ballet, car nous le dansions à deux.

Je ne m’en suis pas rendu compte tout de suite. En fait, je ne sais même pas quand elle a commencé à me regarder, elle aussi. Avant moi ? En même temps ? Alors que j’étais déjà obnubilé par son image, figé comme une mangouste hypnotisée par un cobra ? Et qu’importe ! a décidé le cynique, toujours là dans son coin de conscience. Il y avait cependant un problème : près de dix mètres nous séparaient. Et vu la densité de ces quelques mètres, nous étions autant hors de portée l’un de l’autre que si nous nous étions trouvés aux derniers étages de deux immeubles voisins. Sans ascenseur ni escalier pour en descendre…

Un instant, un bref instant, j’ai pensé à Corinne. Ma blonde. Qui n’avait pas voulu venir ce soir, prétextant que les foules en folie, ce n’était pas son truc. Que le spectacle serait peut-être moins beau à la TV, mais qu’au moins elle pourrait le regarder confortablement installée, respirant sans avoir à le mériter à chaque instant. Alors elle n’est pas venue. Dommage… Mais Corinne a été rapidement balayée de mes pensées et a disparu, aussi vite qu’un de ces ballons publicitaires que les gens lâchaient parfois, dans la foule autour de moi, et qui s’envolaient, portés par le vent du soir. Ce n’est pas que je sois infidèle ou frivole, non. Enfin, pas habituellement. Mais ce soir, ce soir… Tout était différent. Et si une ombre passait devant mes yeux, ce n’était qu’un nuage masquant temporairement le soleil. Pas de la culpabilité…

Un long, puissant mouvement dans la foule a manqué me faire perdre l’équilibre. Provoqué par une des organisatrices du festival qui venait de monter sur la grande scène. Tout le monde s’est tourné, dressé sur la pointe des pieds, comme si cela était nécessaire pour entendre ce qu’elle allait annoncer, dire, crier, à travers les dizaines de milliers de watts de la sonorisation. Bah, juste un message sur les commanditaires, accompagné des habituelles consignes de patience. Encore plus d’une heure à attendre… Ayant repris mon équilibre, je l’ai cherchée du regard, et immédiatement retrouvée. Elle m’a regardé, a souri.

Je nous revois dans le Vieux-Port, flânant dans un pédalo sur le bassin Bonsecours. Le soleil se couche sur les immeubles vitrés du centre-ville, rebondissant d’une tour à l’autre en un camaïeu flamboyant. Elle pose sa tête sur mon épaule et soupire d’aise, comme une chatte qui se blottit et se met à ronronner. Un petit avion, tel un moustique insistant, décrit des boucles au-dessus de nous, affichant une bannière publicitaire dont tout le monde se moque… Je remâche ce souvenir dans le trou d’une dent que l’on m’a arrachée, il y a bien longtemps de cela. Sa saveur sucrée emplit ma bouche, longtemps.

Une bousculade m’a ramené sur terre. Je ne savais pas si je prenais mes désirs pour la réalité, mais il me semblait bien que la distance qui nous séparait avait diminué. J’ai souri, et elle m’a souri en retour. J’ai même cru entrapercevoir un signe de sa main, mais s’il a existé ailleurs que dans mes rêves, il a été immédiatement masqué par les épaules de l’homme qui était derrière elle. Je me suis dandiné d’un pied sur l’autre pour tenter de mieux supporter la fatigue que me causait mon inconfortable position. À peine la place d’avoir les deux pieds au sol en même temps, contraint de forcer pour pouvoir lever une main.

Ah ! Cette fois j’en étais certain ! Elle m’avait bien fait un signe de la main. Le signe de la rejoindre… De le tenter, à tout le moins… C’était mission impossible, mais… Qui ne risque rien n’a rien ! Je me suis lancé… Avec l’impression de pousser un autocar à mains nues, j’ai progressé, imperceptiblement. Mes voisins me regardaient de travers, mais ma « reptation debout » était trop imperceptible pour qu’ils puissent me la reprocher. Tout au plus opposaient-ils une inertie maximale à ma poussée. À ce rythme, la prochaine ère glaciaire aurait commencé quand j’aurais fini de parcourir ces satanés dix mètres…

C’est l’hiver sur la montagne. Debout sur l’arête, nous regardons le fleuve qui serpente vers le sud-ouest. Le soleil est radieux, dans un ciel polaire sans taches. Sa main serre mon bras, tandis que sa tête se pose sur mon épaule. Après avoir goûté au calme pendant de longues minutes, nous descendons la pente, marchant dans la neige immaculée. Le vent est froid, glacial même. Engoncés dans nos épais manteaux, nous nous rions du froid, et bientôt nous dévalons la pente en riant comme des enfants. Au croisement du chemin, une congère nous barre le passage, dans laquelle nous nous jetons, la face la première dans la neige fraîche. Plus tard, allongés sur le dos, nous regardons les étoiles apparaître tandis que l’encre de la nuit emplit le ciel.

Un mètre. J’avais gagné au bas mot un mètre. Je sais, ça peut paraître ridicule. Mais ça me permettait de ne pas désespérer. J’allais y arriver. J’étais en sueur, épuisé par les efforts que ma difficile progression demandait. J’avais soif et j’avais chaud. Mon esprit vagabondait. Je ne savais ce qu’étaient ces moments qui s’y succédaient et me permettaient d’oublier ma souffrance. Souvenirs ? Rêveries ? Prémonitions d’un possible futur ? Ou souvenirs de vie antérieure ? J’en jouissais avec délice, quoi que cela soit. Et je poursuivais ma lente progression. Une vague a parcouru la foule. Un remous, mais plus important, plus long que les autres. Un instant, j’ai craint de reculer mais après une oscillation indécise, la masse humaine est repartie dans la bonne direction. Victoire ! Je venais de gagner près de cinq mètres, en quelques dizaines de secondes.

La suite ? Eh bien, la suite a été tout à la fois surprenante et frustrante. Pris dans les remous de la foule, j’ai continué à m’approcher lentement de l’objet de mes désirs, tantôt reculant, pris dans le reflux humain, tantôt grappillant quelques dizaines de centimètres en surfant sur le mouvement d’une vague s’écoulant dans le bon sens. J’ai ainsi pu m’approcher d’elle jusqu’à deux mètres, un mètre… Au moment tant attendu où, enfin, nos mains allaient s’étreindre, où nous allions enfin nous toucher, elle a semblé se préparer à quelque mouvement difficile. Puis lentement, elle a tourné le dos à la scène, a souri et a levé les deux bras dans ma direction, paumes ouvertes. Enfin, d’un coup de rein, elle s’est extirpée de l’étroit espace qu’elle occupait entre ses voisins et a fait un pas dans ma direction. Puis deux. Pour finir par littéralement passer à travers mon corps…

Autant vous dire qu’après cela, je n’ai prêté qu’une attention fort distraite au spectacle. J’ai passé le reste de la soirée à calmer mes palpitations, puis à tenter de digérer cet événement aussi inquiétant que troublant. Et à remettre à plat dans mon esprit tout ce que je pensais jusque-là des fantômes. Ça n’a pas été facile, je mentirais si je prétendais le contraire. Mais les choses sont devenues tout de même plus claires dès le lendemain matin. Indiscutablement plus claires, quoique encore moins faciles. J’ai tout compris quand, me promenant sur la rue Sainte-Catherine, j’ai ramassé un journal abandonné sur une table, à la terrasse d’un café. Un journal dont la une était, comme de juste, consacrée au concert de la veille. Avec un encart, en bas de page, signalant que le spectacle avait malheureusement été endeuillé. La soirée avait fait une victime, morte d’un accident cardiaque plus d’une heure avant le début du concert, accident probablement causé par la pression de la foule. Un encart avec ma photo…

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