46 façons de mourir / -7

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-7 La Grande Douleur

En entendant la voix, il s’avance vers le centre de la salle d’un pas lent. Autour de lui les hommes et les femmes font cercle en silence. Hommes et femmes ? Il ne peut que le supposer, car les masques couvrant leurs traits et les amples chasubles lui interdisent toute certitude. Quand il arrive au milieu de l’immense pièce, il s’arrête. Seul un cercle d’environ trois mètres de diamètre est éclairé autour de lui. Le reste des lieux s’estompe, assombri et flou à la fois.

« Tu connaîtras la Grande Douleur ! » La voix retentit une nouvelle fois, avec pour effet de faire reculer d’un pas les silhouettes qui l’entouraient. Il lève les bras, dans la direction de la lumière flamboyante qui le surplombe. Par ce geste, il retrousse les amples manches de sa chasuble, et une bouffée de leur odeur atteint ses narines. Une odeur de vieux, très vieux tissu. Une odeur de poussière et de mort. Il se dit qu’elle est appropriée aux circonstances. La lumière au plafond paraît soudain plus forte, plus aveuglante, mais la pénombre environnante reste inchangée. Il sent dans son corps le feu qui l’accompagne depuis le début de la cérémonie. Et la douleur de ce feu augmente d’un cran. Cette douleur, il s’y est préparé depuis longtemps. Son apprentissage, semblable à la formation d’un moine, s’est étalé sur de longues années. Il a appris, par d’innombrables répétitions de non moins innombrables exercices, à connaître sa douleur. À la faire naître, croître et décroître. À en contrôler les contours et l’intérieur. À permettre à son corps, à son esprit, de glisser sur elle, comme un voilier glisse sur la vague, porté et non pas englouti. Il a appris, au fil du temps, à en augmenter l’intensité, jusqu’à atteindre un degré tel qu’un homme non entraîné succomberait. Et tout cela dans un seul but, pour une seule quête, dont il est sur le point d’atteindre l’apex.

Fugitivement, il repense à sa vie d’autrefois et se repose la question qu’il a refoulée tout au long de ces années : le culte auquel il a consacré sa vie est-il répandu ou non, majoritaire ou anecdotique ? Il a beau fouiller sa mémoire, cette vie avant sa vie est si lointaine, si floue, qu’il ne parvient pas à répondre. Quant à l’état actuel du monde, il a quitté ce dernier depuis si longtemps qu’il n’essaye même pas de l’imaginer. Peu lui importe, après tout. Ce but – qu’il atteint aujourd’hui – est tout ce qui compte. Il tend son esprit, de toutes ses forces, vers la lumière brûlante.

Pendant des années, des décennies, il a appris, travaillé, exercé sa capacité à tirer de la douleur plus, bien plus que la simple souffrance. Se servant – comme le prescrivent les canons et les textes de son rite – de la douleur comme d’un tremplin, un déclencheur pour explorer en lui d’autres niveaux de conscience. Les anciens moines chrétiens ne faisaient pas autre chose avec leurs cilices et leurs flagellations. Mais leur mysticisme, leur recherche d’extase, était limité par l’empirisme de leur méthode. Rien de rigoureux, rien de construit dans leur dérisoire recherche. Les malheureux ne pouvaient bien sûr pas bénéficier de la somme d’écrits que le Grand Jones – le fondateur de son ordre – avait produit, tout au long de sa vie. Une vie au service de la douleur, terminée en apothéose flamboyante quand Jones avait atteint un autre degré de conscience et d’existence, par l’immolation. Près de trois siècles s’étaient écoulés depuis que le Grand Jones avait rédigé son Opus Magnus, mais bien peu y a été ajouté. Non que Jones ait manqué de disciples brillants, mais quand tout a déjà été dit, codifié et écrit par le plus grand… C’est cette règle, ces enseignements, ces exercices, qui ont guidé sa vie depuis tout ce temps. Lui faisant gravir la longue et ingrate pente dont il atteint le sommet aujourd’hui. Il est prêt.

Le sol se soulève autour de lui, et bientôt il se retrouve au centre d’un cylindre surélevé de près d’un mètre. Les bras levés des silhouettes qui l’entourent arrivent maintenant à hauteur de son visage. Les mains oscillent d’un côté puis de l’autre ; une mélopée monte, sauvage, inquiétante. Il écarte les bras et les tient en croix, quelques secondes : tout commence. La lumière augmente encore et il ressent un choc quasi-physique. Comme si cette lumière aveuglante lui traversait le corps. Le brûlait, le découpait de l’intérieur. Les mots lui manquent pour décrire ce qu’il ressent. Un enfer de douleur, qui croît à chaque instant. Au-delà du supportable, bien au-delà. Qui croît encore et toujours, malgré sa certitude, renouvelée à chaque seconde, qu’il sera impossible de faire plus. Il doit faire un effort gigantesque pour ne pas se laisser submerger par cette éternité de souffrance et garder le souffle de lucidité, le fil de conscience nécessaire à son envol. Toutes ces années à peiner, à travailler pour finalement se rendre compte, au dernier instant, que la Grande Douleur ne se compare en rien à tout ce qu’il a connu et expérimenté ! Pourtant, au milieu de son océan de feu, il est heureux, car il sait qu’il a réussi. Il n’est pas devenu fou, ni n’a sombré dans l’inconscience. Il vole, il surfe sur la douleur. Il sent alors sa conscience s’envoler, plus loin, plus haut, plus profond qu’il ne l’a jamais fait. Il atteint la connaissance suprême. Il est l’égal d’un dieu.

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Le professeur se retourne et fixe un moment les étudiants sans rien dire. Puis il se racle la gorge et tous tendent l’oreille, certains que l’explication magistrale va commencer :
– Messieurs, Mesdames, laissez-moi vous faire un petit résumé. Comme vous le savez maintenant, la médecine moderne a buté, voilà quelques années, sur un obstacle dans sa lutte contre la souffrance. Après des millénaires de souffrances inévitables, l’humanité n’a en effet eu de cesse de trouver le moyen de lutter contre la douleur. En quelques décennies, les progrès techniques, suivis – parfois avec un peu de retard – par l’éducation du corps médical, ont permis à l’humanité de juguler presque toutes les douleurs. Je dis presque, car l’écueil dont je vous ai parlé plus tôt est resté longtemps sans solution. En termes simples, comment le résumeriez-vous ?
Les étudiants se regardent, hésitent, puis l’un d’entre eux se lance.
– Certaines douleurs sont indissociables de la conscience ?
– Oui… Pas mal même si c’est un peu réducteur. On s’est en effet rendu compte que certaines douleurs n’étaient curables qu’au prix de la conscience de l’individu. Voilà qui est frustrant, vu les progrès accomplis par ailleurs, n’est-ce pas ? Être obligé « d’assommer » littéralement son patient pour lui éviter de souffrir, en être réduit à se comporter, malgré les produits, instruments et techniques modernes, d’une manière guère différente de l’arracheur de dents d’autrefois, saoulant à mort son patient pour pouvoir opérer… Le problème le plus gênant était la fin de vie. Comment admettre qu’un individu ne puisse vivre sa mort qu’au prix d’une douleur insupportable ? Ou en soit frustré par la perte de conscience, le coma. L’évolution mystique de notre société, jointe à son évolution démographique, ont amené ce problème au premier plan. Après tout, quand tout le monde vit plus vieux, la mort prend automatiquement plus d’importance, car tous ont de longues années pour y penser… Heureusement…
– … Bolztmann nous a sauvés ! lance un étudiant, du ton du plaisantin de service.
– Merci Monsieur Tremblay. En dépit de votre ironie, je vais insister. Je vous confirme, je vous répète que oui, je considère Georg Bolztmann comme un bienfaiteur de l’humanité. Ses travaux sont inégalés, tant sur le contrôle de la conscience que sur la stimulation de pensées. Il a permis à l’humanité de vivre, de vivre vraiment, jusqu’au dernier instant que chacun se voit octroyé !
– Mais au prix d’un mensonge, d’une illusion !
– Et alors ? Réfléchissez un peu, Monsieur Tremblay. Mettez de côté, si vous le pouvez, votre jeunesse et le sentiment d’immortalité qui va avec. Essayez de vous imaginer non pas tel que vous êtes aujourd’hui, jeune étudiant d’à peine cinquante ans, mais à la place du patient que nous venons d’observer, qui avait près de quatre fois cet âge. Imaginez ce que cet homme a vécu, et dont le moniteur vidéo vous a donné une idée – bien pâle en regard de la réalité, je vous le concède. Le traitement Boltzmann – que vous expérimenterez lors de la prochaine session – lui a permis de vivre intensément ses derniers instants. Lui a offert une expérience mystique extraordinaire. Votre alternative à vous, quelle est-elle ?
– Eh bien… Tremblay regardait le sol, l’air gêné.
– Vous ne répondez pas ? Je vais le faire pour vous. L’alternative, la seule, c’était l’inconscience. Ce qui revenait à voler sa mort à cet homme. C’était le tuer avant qu’il ne soit mort. Au lieu de quoi, sa mort lui a été rendue. Offerte, comme le couronnement de sa vie. Son apothéose !
– Au prix d’un faux, tout de même, ne peut s’empêcher de murmurer Tremblay.
– C’est vrai, Monsieur Tremblay. Vous et moi le savons. Nous savons que tout cela n’a duré qu’à peine une heure, et que cette heure était la dernière de cet homme. Mais lui a vécu des décennies entières, et il y a cru. À aucun moment il n’a douté de la réalité de cette illusion…

Nul ne répond, et le groupe commence à se disperser. Le technicien s’avance alors vers le lit et commence à débrancher capteurs et connexions sur ce qui n’est plus qu’un corps sans vie. Un corps dont le visage garde la trace d’un imperceptible sourire.

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