46 façons de mourir / -6

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-6 Le marais

La lune perce par intermittence entre les nuages, et les arbres morts qui bordent le marais, tout couvert de guenilles de mousse, projettent des ombres inquiétantes dans la lueur argentée. Le marais sommeille.

Le marais est silencieux et bruyant à la fois. Ses sons propres dépassent rarement le bruissement du vent dans les feuillages. Mais pourtant ils ne cessent quasiment jamais. Du glissement de l’eau dans un trou de pierres aux sporadiques coassements des crapauds, du frottement des ailes d’un étourneau dérangé aux stridulations des insectes, le marais s’exprime, sans cesse.

Le marais est vieux. Très vieux. Par chance, par hasard ou par l’effet de quelque volonté divine, il a traversé les millénaires, quasi inchangé. A l’abri ou presque des cataclysmes géologiques, des montées des eaux ou des sécheresses prolongées. Bien sûr, il a dû s’adapter, à de nombreuses reprises. Mais toujours il a perduré, sous une forme plus ou moins constante. Il est le marais. Et plus encore.

Pour expliquer ce qu’il est maintenant, il faut certainement donner un rôle important à son exceptionnelle longévité. Mais elle n’est pas tout. D’ailleurs, d’autres endroits sur terre sont inchangés depuis des millénaires. Mais aucun n’est devenu ce qu’est le marais.

Depuis longtemps, si longtemps qu’il existe… Simple zone propice à la vie, par son humidité constante. Par ses arbres, sa mangrove qui ralentit tout, prédateurs et tempêtes, par sa végétation qui protège. De presque tout. Par la composition de son sol, à l’acidité parfaite. Parfaite pour une vie au long cours, lente et peu foisonnante. Pour lui, pas question de flamboyance végétale. Pas question de gaspillage en verdures et en fleurs. La vie – sa vie – est une survie, avant tout. Et pour survivre, il ne faut pas gaspiller.

Cette économie, cette pingrerie même, elle joue également sur la faune. Ici, dans le marais, pas de gros animal puissant et ravageur, glouton insupportable qui épuiserait les ressources en quelques générations. Si le marais est vieux, si vieux, c’est aussi parce qu’il est parcimonieux. Qu’il sait gérer au plus juste. Les membres du marais, jeunes et vieux, connaissent tous cette règle. Au prix de leur vie.

Le marais a vu – depuis que l’homme l’a approché puis traversé – bien des choses étranges. Étranges car les hommes sont étranges, et leurs comportements mystérieux, y compris pour eux-mêmes. Étranges car le marais semble attirer, voire générer des comportements particuliers. Très vite, pour les hommes, le marais a été marqué. Lieu maudit, lieu maléfique. Lieu dangereux. Où les monstres les plus dangereux, les plus répugnants, rôdent et se cachent. Où les horreurs les plus putrides glissent, à fleur d’eau, dans la pénombre des arbres aux bras crochus, n’attendant que l’occasion d’entraîner l’imprudent vers l’enfer.

Le marais n’est pas mauvais. Le marais n’est pas méchant. Mais on ne peut en dire autant de tous ceux qui y ont pénétré. À quoi tiennent les réputations…

La première étincelle, la première lueur, quand a-t-elle eu lieu ? Le marais l’ignore, et c’est bien normal. Combien se souviennent de leur naissance ? Un jour, un trait de feu a traversé le ciel. Un jour les arbres se sont abattus par centaines dans l’ouragan subit. Un jour ils ont brûlé par milliers dans l’incendie déclenché par la boule de feu de l’impact. Et puis la pluie a tout éteint. Et puis le temps a effacé les traces. Est-ce en ce jour que tout à commencé ? Qui peut savoir…

Les prédateurs du marais ont vécu d’innombrables vies aux dépens de leurs proies. Les fibres des plantes sont devenues chair d’herbivore puis muscle de carnivore avant de retourner à l’humus, d’innombrables fois. La nature a déroulé ses cycles mécaniques, encore et encore. Et puis un jour… Tout a continué, mais rien n’était plus pareil. Les cycles se déroulaient et se déroulent encore, comme avant. Mais pourtant plus rien n’est comme avant, hormis en surface.

Depuis ce jour perdu, la vie a commencé à prendre une autre signification, une autre échelle. La vie a cessé d’être une machinerie stupide, reproduisant sans changement, encore et encore, sans autre surprise qu’une évolution étirée sur des millions d’années. La vie est devenue, ce jour là dans le marais, quelque chose d’autre.

Plus récemment, l’homme a joué son rôle, lui aussi. La plus importante de ses contributions, il l’a produite à des dizaines de kilomètres de la frontière du marais. Autant dire qu’il ne s’en est pas rendu compte. Après tout, il ne s’agissait – il ne s’agit encore, car elle fonctionne toujours – que d’une pollution industrielle sans conséquence. Une zone désertique et désertée. Ni ville ni village, tout juste si on trouve un cancrelat à des lieux à la ronde. C’est d’ailleurs pour cela que l’on a choisi d’y implanter cette usine, si polluante. Si loin de tout. De l’usine on distingue à l’horizon le défilé des camions qui filent sur l’autoroute. De l’autre côté ne s’offre aux regards qu’un no man’s land désertique, une terre sèche et caillouteuse. Une friche stérile. Qui se poursuit jusqu’au marais. Polluer ? Bah, aucune conséquence fâcheuse à redouter.
Mais l’eau est partout, même dans les déserts. Et elle voyage toujours, tôt ou tard.

Le marais a longtemps vécu sans progrès, sans tirer moindrement profit de l’expérience. L’expérience de ses hôtes, dont la mort et la vie, intrinsèquement mêlées dans le tourbillon lent et implacable de l’existence se nourrissaient, sans cesse, sans but. Mais ce temps est fini. Et maintenant chaque parcelle de conscience qui émerge dans le marais devient un jour ou l’autre une brique de plus dans l’édifice. Le marais se construit, un peu plus à chaque mort, à chaque naissance. Poisson ou batracien, insecte ou mammifère, plus rien ne quitte complètement le marais maintenant, même en mourant. Bien au contraire…

L’effet que le marais produit sur les hommes s’est traduit par un nombre exceptionnel de tragédies. Exceptionnel pour la localisation reculée du marais, que l’isolement aurait dû mettre à l’abri des visiteurs et de leurs folies. Exceptionnel par leur intensité, leur ampleur, leur cruauté. Les hommes et les femmes pourchassés dans le marais pour leurs actes, leur couleur de peau ou simplement leur malchance n’en sont presque jamais ressortis. Le marais lui-même n’est directement responsable que d’un nombre infime de ces décès. Mais l’injustice et l’ignorance des hommes ont eu beau jeu de lui faire porter la plus lourde part de responsabilité.

Mais si le marais n’a été que le spectateur passif des viols, violences et meurtres qui s’y sont déroulés, il ne les a pas oubliés pour autant. Et chaque cri, chaque goutte de sang, chaque râle d’agonie en est maintenant présent dans sa mémoire et dans sa chair.

Le marais, à sa façon très particulière, médite et digère. Il boit les fluides, suce les peaux. Absorbe les terreurs et les savoirs. Dans chacun de ses membres, dans les animaux et les plantes qui l’habitent et le composent, une parcelle de ce savoir est conservée. Dans la torsion d’une racine, dans l’aiguillon d’un insecte, dans le regard d’un rongeur, chaque bribe d’information recueillie au fil des ères se cache, s’applique et s’affine. Le marais depuis bien longtemps est devenu un. Ce un apprend, évolue, se transforme. Il est la somme de ses hôtes, et plus encore.

****

La femme titube, traînant la jambe plus que marchant. Elle est épuisée par sa fuite où chaque pas ne se fait qu’en arrachant le pied à la succion gloutonne de la vase. Cela fait des heures qu’elle erre dans la grisaille du marais, tournant parfois en rond, fuyant l’homme. Et est terrorisée, en état de choc, et c’est par instinct plus que par raison qu’elle évite le gros des embûches. Ses vêtements sont en lambeaux, déchiquetés tout autant par les mains de la brute à laquelle elle a échappé que par les ronces, branches et pierres auxquels elle se frotte, se bute, s’accroche, depuis tant de temps. Une traînée de sang séché, noirâtre, barre son front et descend vers sa joue. Elle marche et marche. Elle souffle, de manière rauque, bruyante. Le stress de ce qu’elle a subi, l’épuisement à fuir ainsi, les pieds dans l’eau froide font que son organisme est en train de craquer. Ses poumons s’infectent et bientôt elle devra arrêter, haletante, perdant un souffle qui se noie dans les glaires qui encombrent ses bronches.

Quand la douleur dans sa poitrine se fait trop forte elle s’arrête et reste sur place, les bras ballant. Ses yeux de bête apeurée fixent la surface boueuse de l’eau du marais, droit devant elle. Elle souffle et grimace. Elle a froid. Au début de sa fuite il lui restait encore assez de lucidité pour se reprocher cette aventure. Et tandis qu’elle courait, elle se reprochait cette idée idiote de s’arrêter dans ce bar à routier isolé, histoire de rompre la monotonie d’un trop long voyage solitaire. Elle aurait dû savoir, elle aurait dû se douter qu’une femme seule dans ce genre de bar s’expose à faire des rencontres désagréables pour ne pas dire plus. Elle aurait dû penser, idiote qu’elle avait été, sortant trop rarement du cocon de sa vie sans aspérité ni intérêt, que le jeu n’en valait pas la chandelle. Et quand l’homme l’avait bousculée, près de l’entrée, il était déjà trop tard. Quand il avait tenté de lui saisir la taille, elle avait répondu par un coup de griffe, avant de fuir.

Quoiqu’il en ait été, cela fait longtemps que son esprit a oublié tout ce qui n’est pas l’instant, tout ce qui n’est pas la fuite. Depuis ce qui lui paraît des heures, il ne lui souffle plus qu’un seul mot, hurlé sans cesse dans sa tête, et seulement ainsi car elle a cessé, la gorge brisée, de le hurler vraiment. « Non, non, non, non… »

Soudain dans les bruits du marais ses sens exacerbés repèrent un intrus. Un craquement de branche bien trop franc pour être dû à la chute d’une branche pourrie. Ses yeux s’affolent, fixant la pénombre autour d’elle. C’est lui, elle le sait. Il arrive. Il faut fuir, fuir encore, tant qu’elle en est capable. A cet instant si on lui posait la question du pourquoi de cette fuite, elle serait sans doute incapable d’y répondre. Tout n’est plus que confusion en elle et autour d’elle, et sa seule idée encore claire est de fuir. Fuir car sinon…

Le marais lui aussi a perçu le nouvel arrivant. Sa force et sa fureur. Sa rage rouge et brûlante qui fait comme un halo autour de lui. Son goût de sueur, de fer et de sang, du sang qui goutte, lentement, de l’estafilade sur son front. De l’entaille qu’elle lui a fait de ses d’ongles – de ses griffes – passant d’ailleurs bien près de l’oeil. Il souffle lui aussi, mais c’est un souffle de prédateur, régulier, puissant. Le souffle du félin qui court après sa proie. Parfois il laisse échapper une sorte de gémissement. Causé par l’effort de la chasse autant que par son plaisir. Il est furieux, et entretient cette fureur qui le pousse et le motive. Mais il est aussi ravi. La chasse est bonne et la curée sera jouissive. Il n’est pas pressé, au contraire. Il faut savoir faire durer le plaisir…

Le marais goûte le sang du chasseur, goûte sa sueur et sa haine. Et le marais, pour la première fois, va agir. Oh, il n’a pas conscience d’agir, pas plus que l’on a franchement conscience de déplacer un bras pour se gratter la joue. Et les animaux et les plantes qui vont agir n’en sont pas plus conscient que ne l’est l’os ou le muscle du bras que l’on bouge. Rien d’anormal donc. Juste un fait nouveau : de passif qu’il était jusque-là, le marais devient actif.

La fille se détourne de la direction d’où elle vient, la direction de son – de ses ? – poursuivant, et manque de s’affaler dans l’eau boueuse quand le mouvement de sa jambe est bloqué par la racine sous laquelle son pied gauche s’est coincé. Elle se rattrape cependant, au prix d’un douloureux blocage de son genou. Elle grimace et repart en arrière pour soulager son articulation, quand le gros crabe des marais sur lequel elle allait poser le pied droit s’écarte de toute la vitesse dont il est capable. Le « sol » se dérobant ainsi sous son pied, elle fléchit la jambe par réflexe et s’étale de tout son long sur le dos, éclaboussant les lieux d’une gerbe marron clair.

Elle se redresse immédiatement, suffoquant de surprise, crachant l’eau sale qu’elle vient d’avaler. Mais elle retombe aussitôt dans l’eau, car cette fois c’est un poisson, glissant comme l’anguille qu’il est peut-être, qui se dérobe au point d’appui de sa main. Un poisson ? Non, des douzaines. Elle se met à hurler et tousser en même temps, tandis que les corps brillants et visqueux glissent sans discontinuer sous ses mains, sous ses bras et ses jambes. Glissent de telle façon qu’elle ne peut parvenir à se relever. Partout où elle prend appui, c’est sur une ou plusieurs savonnette vivante et mouvante. Elle cabriole ainsi près d’une minute, de contorsions qui paraîtraient comique si elle n’était pas terrorisée au-delà de toute expression. Les poissons ne la fuient pas, en tout cas pas suffisamment pour qu’elle cesse de glisser.
Soudain, en une seconde, plus une anguille. Pleurant, gémissant, haletant, elle finit par cesser de se débattre et se met à quatre pattes. Elle vomit, à plusieurs reprises, une bile incolore qui lui déchire la gorge. Elle tousse et souffle d’un son rauque. Son oeil de proie se lève enfin et elle regarde, sans réaction apparente, l’homme qui se dresse devant elle. L’homme qui l’a rattrapée, se guidant sur ses cris et le bruit de l’eau dans lequel elle se débattait. L’homme qui la regarde avec un sourire qui ne laisse rien présager de bon.

Il fait un pas en avant, et s’immobilise à nouveau, semblant déçu qu’elle reste sans réaction. Le coin de son sourire se crispe, un tic nerveux agite sa paupière. Il enlève alors sa ceinture, la laisse pendre un instant à sa main, l’extrémité trempant dans l’eau. Puis il la fait claquer d’un geste sec. A ce bruit, elle a un sursaut. Elle gémit doucement puis – tout en restant à quatre pattes – entame un mouvement de repli incertain pour s’éloigner de la menace. Cela rallume une lueur de victoire dans l’oeil de l’homme, qui fait un pas en avant et d’un mouvement brusque cingle les fesses de la femme. Elle crie quand la ligne blanche apparaît sur sa peau, où la gifle du cuir vient d’ôter les traces de boue. Ligne qui se teinte aussitôt de rouge, quand le sang envahi la blessure car le cuir a aussi ôté une ligne de peau. La femme gémit à nouveau et rampe pitoyablement pour s’éloigner de son tortionnaire. Qui fait un tour avec le cuir autour de son poignet, tend bien loin le bras en arrière et frappe, encore plus fort.

Essaye de frapper.

Mais pousse lui-même un cri de surprise et de douleur quand la force qu’il a mis dans son geste est bloquée. Toute l’énergie du mouvement revient par le cuir tendu, jusqu’à la boucle autour de son poignet, jusqu’à son coude qui est violemment bloqué, jusqu’à son épaule dont les tendons craquent douloureusement sous le choc. Un grondement de rage et il se retourne pour s’apercevoir que le bout de sa ceinture est coincé par une branche tordue, au ras du sol. Il fait un pas, se penche pour dégager le cuir et esquive in extremis le mouvement de la branche qui, décoincée, tente de lui cingler la main. Encore surpris par l’incident, il ne voit pas le mouvement entre ses pieds. Ou plutôt il le voit, mais trop tard. Les crochets à venin du serpent pénètrent dans sa cuisse, juste à côté de l’artère fémorale. Il arrache vivement l’animal et le jette au loin, tenant encore dans sa gueule un lambeau de peau. Il se tient la cuisse, presse la blessure, tente frénétiquement d’en faire sortir le maximum de sang. Mais c’est peine perdue : le poison circule déjà dans son corps.

Il bascule, tombe sur les genoux. Il a instantanément oublié la fille, qu’il poursuivait pourtant depuis plus d’une heure. Cette dernière continue de s’éloigner de lui, centimètre par centimètre. Lui se rend compte avec horreur qu’il est en train de perdre le contrôle de son corps, saisie par une paralysie, un engourdissement généralisé. Ses sphincters se relâchent et il sent la chaleur de l’urine qui s’écoule sur ses cuisses. Sans pouvoir se retenir, il bascule face vers le sol, et tombe dans une gerbe d’eau. Pendant près de deux minutes, son corps est parcouru de frémissements, les seuls gestes encore à sa portée. Ses yeux ouverts dans l’eau sale ne voient rien d’autre que l’horreur de la noyade qui approche, qui finit par arriver en un hoquet unique quand il ne peut plus retenir son besoin d’air, d’un air si proche mais qu’il ne peut hélas plus atteindre. Ironie finale, si le poison du serpent est rapide, il ne l’aura toutefois pas été assez pour lui avoir évité la mort par noyade, au profit d’une asphyxie par paralysie cardio-respiratoire…

Pendant ces deux minutes, le marais s’est gavé de sensations, d’ondes cérébrales, des sucs subtils que la terreur et l’agonie ont créés dans le corps de l’homme, et qui lui ont aussitôt été perceptibles, diffusés dans la substance même du marais par le sang, la sueur, l’urine… Le marais continuera à se repaître du cadavre, ingérant par toutes ses bouches, aspirant de toutes ses racines, jusqu’à avoir extrait tout ce qui, des hormones aux sels minéraux, présente un quelconque intérêt pour lui. Cela prendra un long moment, aussi long qu’a été brève la tragédie déclenchée par son action. Mais au bout d’un nombre conséquent de semaines, le marais pourra se dire qu’il a absorbé peu ou prou tout ce que cette expérience contenait d’intéressant. Et s’il continuera par intermittence de suçoter un morceau d’os, ce sera plus par désoeuvrement qu’autre chose. La fille aurait été intéressante elle aussi, ne serait-ce qu’à titre de comparaison. Mais elle a réussi à atteindre la limite du marais, progressant en rampant comme une bête. Elle a disparu, et le marais ne sait plus où elle est. Dommage.

Perdu au bout d’un nulle part qui entoure le désert, le marais est patient. Ses eaux fétides et polluées gargouillent d’une vie étrange et malsaine. En attendant la prochaine visite, le marais somnole et réfléchit. Il pense en rond, pense à sa conscience nouvelle. Il pense au marais.

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