46 façons de mourir / -43

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-43 Chaud

– C’est la fin, n’est-ce pas ?
– Oui, j’en ai peur…
Ils se regardent avec intensité, se disent que c’est l’une des dernières fois qu’ils en ont l’occasion. Au-dessus, le ciel est d’un bleu sans tache, aveuglant, un azur brûlant que l’on ne peut fixer sans plisser les yeux. Le soleil paraît plus gros que de coutume, et même s’il sait que ce n’est qu’une illusion, il ne peut s’empêcher de rentrer la tête dans les épaules, comme pour se préparer à la chute de l’astre. Elle le regarde faire et hausse les épaules, tandis que de grosses gouttes perlent puis tombent de son front. Elles traversent ses joues sur lesquelles elles laissent une traînée claire, emportant avec elles terre et poussière déposées par le vent sec qui les fouette.
– Jean ?
– Oui, ma chérie ?
– Tu crois… Tu crois qu’on aurait pu y faire quelque chose ?
– À… À ça ? Au temps ?
– Oui. Est-ce que… Si on avait compris plus tôt, si on avait agi, je veux dire vraiment agi, fait ce qu’il fallait pendant qu’il en était encore temps…
– Ne te frappe pas ! Tu sais, je crois que quand on est nés, toi et moi, il était déjà trop tard. C’est les générations précédentes qui ont déclenché ça, chacune un peu plus. Sans y penser, sans s’en soucier. Mais pour nous, les jeux étaient fait. Tout ce qu’on aurait pu faire, on l’a fait. On a retardé l’échéance. Peut-être. Et c’est ce qu’on pouvait espérer de mieux. Enfin, je crois. J’espère…
– Oui ?
– Peut-être que les générations à venir auront une chance. Peut-être qu’on leur a permis d’en avoir une.
– Les générations à venir ?! Mais comment peux-tu donc imaginer des générations « à venir » ? Dans ce monde ? Dans cette fournaise ? S’il y a des générations à venir, ce sera des générations de poulets, cuits et embrochés dès la naissance par ce maudit soleil, par cette chaleur ! Comment vivre dans cette fournaise ?
– Eh bien… Peut-être que ce n’est pas partout pareil. Peut-être qu’il y a encore des endroits à l’abri.
– À l’abri ? Mon pauvre ami, tu rêves !
– Mais il faut rêver ! C’est en rêvant qu’on invente des choses plus grandes que soi, qu’on croît à l’impossible et qu’on lui donne corps, non ?
– Mouais… En attendant, notre vie est un cauchemar permanent, et je préfèrerais me réveiller plutôt que de rêver. Pour ce qu’ils nous ont amené, les rêves de l’humanité…

Il ne répond pas et baisse les yeux. Il sait bien qu’elle a raison, et que ses arguments optimistes ne sont pas autre chose que le déni de cette réalité déprimante qu’ils vivent. Pendant des lustres, des illuminés ont crié à la catastrophe climatique, à l’épuisement de la terre, à la faillite de l’humanité. On les a longtemps regardés avec amusement, avec pitié ou énervement, ces idiots qui refusaient le progrès, la marche en avant de l’humanité. On les a moqué, eux qui voulaient revenir au Moyen-âge, à la traction animale et aux tissus de coton. On les a accusés de refuser le progrès, de se voiler la face, de manquer de confiance dans la science qui toujours – toujours – avait trouvé le moyen de régler les problèmes de l’humanité.

Et puis, au fur et à mesure que les Cassandre commençaient à gagner plus de crédit, quand on a constaté que les prévisions les plus pessimistes semblaient être celles qui se réalisaient, on a continué à faire comme si de rien n’était. On a conservé jusqu’à la dernière extrémité ses exigences de confort, de croissance, d’accumulation. Bien sûr que la climatisation est nécessaire ! Et même de plus en plus ! Comment ça, se passer de sa voiture pour aller faire des courses ? Et pourquoi pas acheter un cheval et une charrette, tant qu’on y était… Jusqu’aux gouvernements qui ont jusqu’au bout tenté de minimiser les risques, de maximiser les profits pour leurs amis. On a creusé le découvert dans le compte de la terre, dans le compte de l’humanité. Et puis soudain, la banque a fermé. Plus de crédit, plus d’arrangement. Et comme créancier, la catastrophe climatique. Dur réveil…

Il voudrait trouver d’autres mots, des mots de réconfort et d’espoir. Mais il sait que tout est fini. Que c’est leurs derniers instants et que tout leur amour ne suffira pas à empêcher l’inévitable. La souffrance et la mort. La chaleur, cette chaleur infernale qui va les tuer. Il tourne son regard vers sa bien-aimée, une dernière fois. Elle semble être sur le point de lui parler mais ne fait que soupirer. Un soupir qui accompagne sa chute sur le sol desséché. Alors il se laisse aller, cesse de résister. Sa tête penche vers l’arrière, d’abord lentement, puis s’écroule d’un seul coup. Elle roule le long de son dos et s’écrase sur le sol avec un bruit mouillé, écœurant.

En ce 27 janvier caniculaire, les deux bonhommes de neige ne sont déjà plus que deux tas informes et sales, qui fondent rapidement et disparaissent sans laisser trace dans les fissures du sol craquelé.

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