46 façons de mourir / -42

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-42 C’est une petite fille

C’est une petite fille, seule, au bord du trottoir.

Une petite fille qui regarde dans le vide, de l’autre côté de la rue, les épaules secouées de silencieux sanglots. Elle porte une robe salopette en velours marron foncé, au tissu épais, rigide, qui la fait paraître encore plus menue. Poupée rigide aux couettes dressées sur le côté de la tête, des couettes terminées par des rubans rouges. Poupée triste aux yeux rougis par les larmes, des larmes qui coulent, encore et encore, et tracent deux sillons clairs sur ses joues salies par la ville.
C’est une petite fille perdue dans la cité.

Khalid approche, perdu dans ses pensées. Il est sur le point de la percuter quand il la remarque enfin. Il s’arrête, se compose un sourire rassurant. Se penche légèrement vers elle : « Ça ne va pas ? Tu es perdue ? » La fillette tourne la tête, le regarde droit dans les yeux. Pour autant, elle ne donne aucun signe qu’elle l’a vu. Elle ne répond rien. Une larme, puis une autre encore, sur chaque joue. Elle se détourne et reprend sa contemplation silencieuse de la rangée de maisons qui lui fait face. Khalid est désarçonné. Il craignait de l’effrayer, il n’a jamais vraiment su y faire avec les enfants. Mais il ne s’attendait pas à une telle indifférence. Il s’accroupit près de la fillette, fait quelques tentatives supplémentaires. Il se garde bien de la toucher, de peur de la faire hurler et de se retrouver de nouveau aux prises avec des accusations de… Non, il ne la touchera pas. Il veut simplement l’aider. Il reste silencieux dans la rue vide où leurs silhouettes sont les seuls signes de vie. Une longue minute s’écoule, au rythme des bips des feux de signalisation du croisement voisin. Lentement, Khalid se redresse, puis il s’adresse une nouvelle fois à la fillette : « Je vais aller m’asseoir dans le parc, derrière. Sur le banc, là-bas. Si tu veux venir parler avec moi, je te garderai une place. » Il se détourne et entre dans le parc. S’assoit sur le banc.

C’est une petite fille qui fixe sans les voir les murs qui lui font face. Les sanglots ont peu à peu cessé de secouer ses épaules, et il semble à Khalid que son dos est plus détendu, pour autant qu’il puisse en juger, à vingt-cinq mètres de distance. Lui donnant raison, elle incline soudain la tête vers l’avant, comme si elle regardait ses pieds. Ou en elle-même. Elle reste ainsi quelques secondes avant de se redresser, sa décision prise. Elle fait demi-tour, regarde Khalid droit dans les yeux. Avance vers lui. Elle s’arrête à deux mètres du banc, transperce l’homme de l’innocence acérée de ses grands yeux bleus. Il lui sourit à nouveau et elle hoche lentement la tête, en un geste si sérieux qu’il semble trop vieux pour son âge. Elle comble l’espace restant en quelques pas, et s’assoit à ses côtés.

Khalid, figé, ne sait plus que faire. Ne pas bouger, ça, c’est certain. Ne pas faire le premier geste. C’est elle qui doit continuer de décider des règles du jeu. Ne pas la forcer. Ne pas l’effrayer. Il se contente de laisser sa main gauche s’ouvrir avec lenteur, en pivotant autour de son poignet, comme s’il voulait goûter du dos de la main la rugosité des planches du banc. « Tu n’es pas obligée de parler, si tu ne veux pas, » lui murmure-t-il de la voix la plus douce qu’il peut trouver dans sa gorge hésitante. Les minutes s’écoulent. Eux, le banc, le parc, la rue sont immobiles. La petite fille pousse un soupir, un soupir si long et si profond que Khalid sent sa gorge se serrer. Ce n’est pas juste une enfant perdue, c’est autre chose. Une enfant apeurée qui veut demander de l’aide mais ne s’y résout pas ? Khalid se dit qu’il lui faut reprendre le dialogue. Il se racle doucement la gorge, mais ne trouve rien à dire. Il se sent découragé, inutile, incapable. Il aurait presque envie de pleurer, lui aussi. Il faudrait… Il devrait… Mais il a peur, et cette peur le paralyse.

Soudain, la fillette se déplace, glisse sur le banc d’un geste coulé et vient se lover contre lui. Les avant-bras serrés le long du corps, elle se colle contre son flanc comme si elle voulait y entrer, y chercher une caverne accueillante, entre ses côtes et son bras. Les mains écartées vers l’extérieur, il arrondit cet espace, la laisse s’y blottir, s’y cacher. Elle se serre et ne bouge plus, suivant simplement le rythme de la respiration de Khalid.
Petit à petit, elle déplie les bras, entoure son torse.
Les sanglots reprennent.
C’est une petite fille fragile.

Elle pleure, mais d’une manière différente. Des pleurs apaisés, qui indiquent le relâchement de toute cette tension accumulée qu’elle peut enfin – enfin ! – laisser aller. Khalid sourit, soulagé. Pas besoin d’affronter la bataille des mots. Ce contact chaud et mouillé le réconforte. Il se sent fort, rassurant. Il sait qu’il trouvera une solution. Une solution pour elle comme pour lui. Elle est perdue dans la ville, mais lui s’est retrouvé, par ce contact qui fait à nouveau de lui un homme protecteur et non plus un prédateur à craindre. Sans gêne maintenant, il se penche vers elle et caresse doucement ses cheveux blonds. Elle lève les bras encore plus haut, enlace son cou. Elle glisse son visage sous son oreille, et il sent les boucles d’or lui chatouiller le dessous du menton. Elle le serre, fort, comme si elle voulait ne jamais le laisser repartir. Les yeux de Khalid s’agrandissent sous la surprise.

Ils restent immobiles de longues minutes. Puis la fillette se laisse glisser vers le bas du banc, entre les bras de Khalid, le laissant calé contre l’accoudoir. Elle lui fait face une dernière fois, puis s’éloigne lentement, sans un regard en arrière. Les yeux de Khalid, bleus glacés, contemplent fixement un coin du ciel. Sa dernière vision.

C’est une petite fille aux joues roses qui marche seule dans la rue. Une petite fille rassasiée, dont le coin de la bouche est orné d’une perle de sang. Une petite fille qui s’en va rejoindre les siens.

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