46 façons de mourir / -41

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-41 Fais bien attention

Tant de choses à penser. Tant de précautions à prendre. Sandra attrape la brassée de linge sale qui encombre le sol de la salle de bain, et s’apprête à la jeter dans la laveuse quand elle s’aperçoit que cette dernière est encore pleine de la brassée précédente, qu’elle a oublié de mettre dans la sécheuse. Avec un soupir, elle repose par terre draps, chemises et caleçons, puis entreprend de transférer le contenu humide et froid de la laveuse à la sécheuse qui la jouxte. Elle grimace au contact des tissus mouillés et pousse, sans s’en rendre compte, des petits gémissements d’énervement qui cadencent ses gestes. Pierre, son fils de cinq ans, apparaît soudain sur le seuil de la salle de bain.
– Je peux aller jouer dehors, Maman ?
– Jouer dehors ?…
Elle jette un œil par la fenêtre, constate qu’a cessé la petite neige qui tombait dans la matinée. Le ciel est dégagé, et un froid soleil de mars fait briller les cristaux qui parsèment les trottoirs.
– Euh… Bon, d’accord. Mais Maman ne peut pas venir avec toi, elle a trop de choses à faire… Tu restes près de l’escalier, derrière, et je viendrais te rejoindre, d’accord !
– D’accord. Je peux emmener Puffy ?
– Puffy ? Mais… Oh et puis après tout, pourquoi pas. Mais fais bien attention à lui. Il est vieux, il ne faudrait pas qu’il tombe malade.
– Oh non, t’inquiètes pas, Maman. Je le mettrai sur la dernière marche. Comme ça il sera avec moi, mais il sera pas dans la neige et il aura pas froid.
– Il « n’aura » pas froid.
– Oui. Je peux, alors ?
– Vas-y, mon chéri. Et fait bien attention. Reste derrière, hein ? Promis ?
– Promis.

Pierre est déjà parti vers la porte de derrière, traînant derrière lui Puffy, qu’il tient par une patte. Puffy, c’est sa peluche fétiche, le « toutou » sans lequel il ne peut s’endormir. Puffy a le même âge que Pierre, mais comme souvent en pareil cas, ses cinq années de vies communes avec un enfant l’ont marqué à un point tel qu’on peut se demander à quel animal il ressemblait, du temps de sa splendeur enfuie. Sandra le regarde s’éloigner et un sourire éclaire son visage. Son petit homme, si beau, si brillant. Tellement mûr pour ses cinq ans. Tellement en avance pour son âge. Le sourire s’efface alors, tandis qu’elle se demande comment Pierre perçoit leur situation. Est-il conscient de sa précarité ? Se rend-il compte que chaque journée qu’ils passent ensemble est un miracle ? A-t-il compris quelque chose – et quoi ? – à la disparition de son père, à sa sortie de leurs vies ? Aux visites devant la juge, aux entretiens avec les pédopsychologues ? Probablement pas. Elle-même n’est pas certaine de toujours comprendre ce qui se passe dans leur vie. Un divorce n’est jamais simple, un divorce pour faute grave encore moins, mais quand les deux époux s’accusent l’un l’autre des mêmes fautes…

Son mari – par l’entremise de son avocat – tente de la faire passer pour une incapable, une pauvre d’esprit incapable d’élever un enfant. Elle s’est défendue en parlant de sa violence, à son égard comme envers l’enfant. Violence verbale, certes, mais constante. Ses amis et ceux de son mari ont chacun apporté leur pierre dans la construction du naufrage conjugal. La justice a finalement décidé de lui laisser la garde exclusive de l’enfant, dans l’attente du prononcé du divorce.

Elle a cru tout perdre le jour où Pierre s’est brûlé la cuisse, profitant de l’inattention de sa mère pour essayer de se servir seul un bol de lait chaud. La casserole était trop lourde pour lui, il l’a lâchée et le liquide bouillant s’est répandu sur ses vêtements, principalement sur son pantalon, occasionnant une sérieuse brûlure. Elle n’a rien pu y faire, alors même qu’elle n’était qu’à quelques mètres de lui. Mais la fraction de seconde qui a séparé le cri de surprise de Pierre, lâchant la casserole, et son premier cri de douleur a été trop brève pour qu’elle aie le temps de faire autre chose que d’émettre un « Oh » de surprise. Jetant dans l’évier l’assiette qu’elle était en train d’essuyer, elle s’est précipitée mais trop tard, bien trop tard. La panique l’a envahie en entendant les hurlements de son fils. Mais en dépit de cette panique – ou qui sait, grâce à elle – elle s’est conduite alors avec une efficacité qui l’étonne encore, trois mois après l’incident. Précautionneusement mais avec célérité, elle a déshabillé l’enfant, découvert les plaques rouges sur ses cuisses. Tout en consolant Pierre du mieux qu’elle le pouvait, elle a appelé les secours, emballé l’enfant dans la couverture la plus douce qu’elle a pu trouver. L’ambulance n’a pas traîné, et ce n’est qu’une fois son fils entre les mains des médecins qu’elle a craqué. Une femme, dans la salle d’attente, a reçu de plein fouet ses pleurs, ses craintes, les reproches qu’elle s’adressait à voix haute pour n’avoir pu empêcher l’accident. La femme l’a calmée, consolée, rassurée. Son fils n’avait rien à craindre, les brûlures n’était pas assez étendues ni assez profondes pour être dangereuses. Non, elle n’avait rien à se reprocher, c’était un accident domestique stupide, certes, mais quel accident ne l’est pas ? À force, le ton rassurant de la femme, ses tapotements apaisants sur l’épaule de Sandra qui pleurait sans retenue contre sa poitrine l’ont aidée à se calmer, à tarir le flot de ses larmes. Ce n’est qu’en la revoyant, trois semaines plus tard, dans le bureau du juge aux affaires familiales, qu’elle a appris que la femme était assistante sociale. Elle a eu un bref moment d’angoisse en se demandant ce qu’elle pensait d’elle, ce qu’elle allait dire. Mais a été très vite rassurée en l’entendant expliquer au juge que la responsabilité de Sandra n’était de son point de vue aucunement en cause dans l’accident, et que la demande du père de se voir confier la garde de Pierre en la retirant à Sandra au motif de « maltraitance » et « négligence criminelle » devait être rejetée. Le juge a semblé convaincu, et a finalement débouté le père. En apprenant sa décision, Sandra a respiré comme elle ne croyait pas que ce fut possible. Un soupir de soulagement profond comme le gouffre dans lequel elle craignait de voir sa vie de mère disparaître.

Les brûlures de Pierre ont guéri rapidement, bien plus vite que sa blessure à elle. Depuis l’accident, une fêlure est apparue dans sa certitude d’être une bonne mère. Elle est même allé jusqu’à se demander, certains soirs de déprime, si son mari – son futur ex-mari – n’était pas dans le vrai. Était-elle vraiment capable d’élever seule un enfant ? Son amour pour Pierre l’aide à supporter cette incertitude, certes. Mais il n’est d’aucun secours pour affronter le quotidien qui parfois la dépasse, la déborde. Épuisée, dormant mal depuis la séparation, elle a maintenant parfois des absences, des moments brefs où son corps est le seul à rester présent, tandis que son esprit s’égare dans des chemins sombres et inquiétants. Elle sursaute quand ces égarements cessent, comme sursaute quelqu’un qui sort trop brusquement du sommeil. À chaque fois son cœur bat la chamade, et elle se précipite vers Pierre, dans la chambre, le jardin, où qu’il soit, pour s’assurer que rien ne lui est arrivé. Elle craint par-dessus tout que cela se produise en public, qu’on la voit, qu’on l’accuse. D’être un danger pour son fils, de ne pas assumer son rôle de mère. Jusqu’ici, c’est toujours dans la solitude de sa maison que cela s’est produit. Mais cela sera-t-il toujours le cas ?

Avec un nouveau soupir, elle termine le chargement de la machine à laver et lance le programme de lavage. Qu’elle interrompt aussitôt en se rendant compte qu’elle a oublié de mettre la lessive. Quelle sotte !… Une fois l’oubli réparé, elle retourne à la cuisine et s’apprête à entamer la confection du souper quand elle s’aperçoit qu’elle n’a plus de beurre, plus de margarine, plus d’huile. Zut, c’est ça qu’elle a oublié en allant faire les courses ce matin. Elle est quitte pour retourner au supermarché, ce qui la fait grimacer. Soudain la maison se met à trembler, les bols et les assiettes s’entrechoquent dans l’égouttoir. Une brève panique monte en elle avant qu’elle ne se rende compte qu’il ne s’agit pas d’un tremblement de terre, mais simplement du passage des chasse-neige dans la rue. Son soupir de soulagement se bloque cependant dans sa gorge en pensant à Pierre. Pierre ! Attiré comme tous les enfants par les monstrueux engins de déneigement, il risque de faire le tour de la maison, d’aller les voir de près, au risque de…

Elle se précipite vers la porte de derrière, appelle son fils d’une voix où l’angoisse commence à poindre avant même qu’elle n’aie ouvert la porte. « Pierre ! PIERRE ! » L’enfant n’est pas là ! Les traces de pas dans la neige fraîche se dirigent sans doute possible vers le portillon qui ferme le passage entre la rue et le jardin. Non, oh non ! Elle fait demi-tour, rentre dans la maison qu’elle traverse en courant, droit vers la porte de devant. Une fois celle-ci ouverte, elle marque un temps d’arrêt affolé en scrutant la rue, le trottoir. Un énorme chasse-neige passe à cet instant devant chez elle, parachevant le dégagement de la neige en une ligne montagneuse, au milieu de la rue. Elle descend les quelques marches et appelle à nouveau : « Pierre ! PIERRE ! Tu es là, mon chéri ? »

Soudain, dépassant du tas de neige qui a été repoussé sur sa pelouse, elle distingue un amas grisâtre. Puffy ? C’est Puffy, au bord du terrain, presque sur le trottoir ? Son cœur saute dans sa poitrine comme un animal sauvage qui voudrait s’en échapper. Si Puffy est là, c’est que Pierre l’y a amené, Pierre qui jamais ne se séparerait de son toutou fétiche. Sans réfléchir, elle se précipite en criant, en pleurant, en hurlant le nom de son fils. Quand elle pose le pied sur le pavage sur lequel elle a oublié de mettre du sel, elle perd l’équilibre. Dérape, bat des bras et tombe lourdement sur la glace. La pente du terrain et sa vitesse initiale la font glisser, glisser sans pouvoir se retenir. Glisser jusqu’au trottoir, jusqu’à la rue. Sa course se termine brutalement dans le tas de neige accumulé par les engins, à l’instant précis où la lame rotative de la souffleuse commence à le dévorer. Le conducteur de l’engin, hébété, la voit disparaître sous ses yeux dans la mâchoire d’acier de l’engin, trop vite pour avoir le temps d’arrêter sa machine.

C’est à cet instant précis que l’enfant apparaît dans le passage qui mène au jardin, Puffy sous le bras. Il regarde la jet qui sort encore quelques instants de la souffleuse, reste un instant interloqué, puis éclate d’un rire ravi et fait demi-tour, retourne vers le jardin. « Maman, Maman, viens vite voir comme c’est rigolo ! La neige est toute rouge ! »

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