46 façons de mourir / -40

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-40 Ahr et Jay

Ahr avance, l’air las et préoccupé. Mais dès qu’il voit Jay, son visage s’éclaire. Il s’approche d’elle en souriant. Il lui tend les mains et elle les saisit, écarte ses bras et se serre contre lui. Le sourire qui illumine leurs visages est le même, comme un lever de soleils jumeaux. Il restent longtemps enlacés, silencieux, soudés.
– Et ton frère ? demande-t-elle soudain.
– Plus tard, s’il te plait.
Son visage s’est instantanément renfrogné. On voit qu’il fait un effort sur lui-même pour regarder Jay et retrouver son sourire. Elle sursaute, porte la main droite vers sa bouche.
– Oh !… Oui, je comprend. On finira par ça ?
– Si tu veux bien, oui.
Elle ne répond pas, se contente de reprendre ses deux mains, de les serrer fort. Fixe le visage de son amant. Peu à peu, ses traits se détendent. Il soupire.
– Tu penses à quoi ?
– Je pense… Je pense…
Il réfléchit quelques instants, avant d’entamer leur jeu préféré. Ils l’ont appelé : « le jeu des souvenirs parfaits. » Ils y jouent souvent, presque à chacune de leurs rencontres. Puis il trouve.
– Je pense à la première fois où nous sommes allés au bord de la mer, avec notre fils.
– Notre fils ? Non, c’était avec notre fille !
– Mélissa ?
– Sarah.
– Ah… Sarah. Quand… quand on marchait le long de la plage, sur la digue promenade. Non, sur les trottoirs de bois, plutôt. Le bois usé par les pas des vacanciers, blanchi par le sel des tempêtes. Sarah courait devant nous en riant, en faisant s’envoler les moineaux.
– Pas les moineaux, Arh. On était au bord de la mer, c’était des mouettes.
– Des mouettes ? Non, c’est bien trop gros, Sarah en aurait eu peur.
– Des petites mouettes ?
Il rit, amusé par le ton de petite fille qu’elle a pris pour sa dernière phrase.
– Va pour les petites mouettes. On s’est arrêté auprès du chariot d’un marchand, et j’ai acheté des glaces. Des glaces à l’italienne, une avalanche de crème glacée, enroulée dans un cône de gaufrette croustillante, comme un escargot multicolore.
– La mienne était jaune clair et rouge foncé. Vanille et cerise !
– La mienne était blanche tachetée de vert, des morceaux de feuilles de menthe. Et Sarah en avait une orange et vert, pistache et abricot. « Assortie à la couleur de mes yeux et à celle de mes cheveux ! » C’est ce qu’elle a dit, avant de commencer à la manger.
– C’est vrai. Et je m’étais un peu énervée parce qu’elle en avait fait couler sur sa robe. Je me rappelle que tu m’as bousculé, à ce moment là, et que je me suis retrouvée avec une tâche encore plus grosse que la sienne. Tu avais fait exprès ?
– Moi ? Allons…
Il prend un air offusqué, tellement exagéré qu’il a du mal à se retenir de rire.
– La vrai réponse est : oui, bien sûr. Mélissa était prête à pleurer…
– Sarah !
– Pardon, Sarah. Et ce n’était pas si grave, pas de quoi gâcher le moment.

Un long moment s’écoule pendant lequel ils restent silencieux, le regard dans le vague. Il la fixe alors, droit dans les yeux.
– Et toi, à quoi penses-tu ?
– Je pensais à notre mariage. Au vent qui m’a enlevé mon voile, et comment tu as couru dans le parc pour le rattraper.
– Tout le monde me regardait comme un fou quand je suis revenu vers toi avec mon trophée…
– Ton trophée ?
– Oui. Le premier présent que je voulais te faire en tant qu’épouse.
– Sauf qu’il était tombé dans l’eau !
– Dans la boue, même. J’avais plongé sur lui pour l’empêcher de s’envoler au dessus du parapet, et je m’étais étalé dans une flaque de boue. J’en étais couvert de la tête aux pieds.
– Et tu t’étonnes que les gens t’aient regardé comme un fou ?
– Non. Je l’étais. Fou de toi. Fou de joie.
– Moi aussi. Et je le suis toujours.

Un nouveau silence s’installe, plus lourd à chaque seconde qui passe. Les yeux de Jay se remplissent d’eau et bientôt coulent le long de ses joues deux minces filets de larmes. Il se penche sur elle et les essuie d’un geste doux.
– Je ne peux plus jouer, dit-elle d’une voix sourde. Je suis désolée, c’est trop difficile pour moi.
– Je sais, je sais, répond-il dans un murmure. Pour moi aussi. J’aurais tant aimé que tout cela arrive. Que tout soit vrai.
– Et ton frère ?
– Ils l’ont arrêté ce matin. Ils l’ont emmené.
– Mais pourquoi ? Pour quel motif ? Il n’a rien à voir avec tout ça !
– Mais si, et tu le sais bien. Il a à voir dès l’instant qu’il est mon frère. C’est nous qu’ils cherchent à atteindre à travers lui.
– Mais il n’y est pour rien !
– Je sais. Mais ils n’ont pas besoin de raison. Un motif ? Ils en inventeront un, fais-leur confiance.
– Il faut que je parle à mon père.
– Ton père ? As-tu oublié ce qu’il t’a dit, la dernière fois que tu lui as parlé ?
– Mais il ne peut pas faire ça ! Je suis sa fille !
– Je ne sais pas. Quand il t’a reniée, il était sérieux. Ce n’est plus d’écarter un prétendant gênant qu’il s’agit, maintenant. Tout a été trop loin, il ne cherche plus qu’à laver l’honneur de son clan.
– L’honneur ! C’est une bien étrange façon de justifier ces tueries ! Je préfèrerais que l’honneur consiste à tout mettre en œuvre pour assurer le bonheur des siens…

Il ne répond pas, baisse les yeux.
– Ont-ils décidé quand…
– Demain matin.
– Et il n’y a rien à faire ?
– Non. Ils ont laissé entendre qu’ils cherchaient un échange, mais tu sais bien que si je me livre, ils le tueront quand même.
– Emmène-moi, alors. Tout de suite.

Et parce qu’il est serbe et elle croate, parce qu’elle est hutu et lui tutsi, ou encore palestinien et israélienne, parce que… qu’importe, au fond. Il va rejoindre le destin qu’ils ont choisi. Ensemble.

Il sort le pistolet glissé dans sa ceinture ; lève le canon ; lui tire une balle dans la tête.
Il l’aime.

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