46 façons de mourir / -4

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-4 Une bonne dose de chance

Un sacré coup de chance ! C’est la première chose que je me suis dit, au moment où la glissade s’est enfin interrompue et où j’ai constaté que les dégâts étaient somme toute limités. « Ben mon vieux, tu t’en tires bien ! On peut dire que tu as eu un sacré coup de chance… »

Ce matin, comme tous les matins où le temps le permet, j’ai enfourché ma bicyclette pour me rendre à mon bureau au centre-ville. J’aime cette demi-heure de balade matinale, qui achève de me réveiller et me permet d’aborder ma journée de travail avec les idées claires. Et puis, en ce temps où le matraquage publicitaire n’a de cesse de nous culpabiliser sur notre mode de vie et de consommation, je me fais ainsi une bonne conscience quotidienne, épargnant le précieux pétrole en lui substituant un peu « d’huile de genoux »…

Ce matin, le temps est idéal. Bien frais – le mercure flirte avec la barre des moins vingt – mais particulièrement ensoleillé, un ciel bleu arctique donnant à la ville une brillance et un éclat extraordinaires. Peu ou pas de vent, bref, le bonheur pour tout cycliste, à la condition expresse qu’il soit équipé en conséquence…

Une rue, une lumière. Une autre rue. Les rares véhicules qui me dépassent semblent s’efforcer d’être discrets, le vrombissement de leur moteur assourdi par l’épais bonnet dont je suis affublé. Au bout de la route, intemporelle, la montagne semble veiller sur la ville qui s’étale à ses pieds, lui offrant le spectacle de ses arbres orphelins estompés par la neige éclatante de blancheur qui les recouvre à-demi. Que c’est calme et beau ! Une bouffée d’optimisme me prend, me faisant une fois de plus apprécier cette joie simple, ce plaisir qui s’offre à tous et dont pourtant si peu profitent.

HEY !!!

Un camion vient de me dépasser, passant si proche et roulant si vite que je me retrouve déporté par le déplacement d’air et repoussé vers le bas-côté. Je n’ai guère le temps de maudire le danger public qui est au volant, car mon attention est instantanément monopolisée par un défi inattendu. En serrant le bas-côté de la route, je me suis retrouvé sur une plaque de glace noire d’un bon pied de large sur sept ou huit de long, lisse comme la peau d’une cover-girl. Ayoye !… Et l’écart que je viens de faire, bien involontairement, me fait aborder l’obstacle avec la roue avant légèrement de travers. Oh, à peine ! Mais suffisamment pour qu’aussitôt ma monture commence à prendre une gîte qu’il m’est impossible de contrecarrer. Pour dire les choses simplement : je tombe. Pas le temps de réfléchir, j’écarte instinctivement un genou, lâche le guidon et amortis du mieux que je le peux le contact avec le sol. Dans un dernier souffle de vent, le camion s’éloigne tandis que je glisse sur quelques mètres avant de m’immobiliser. Pff…

Après quelques secondes, je me remets sur mes pieds, tout content de constater que je m’en tire finalement à bon compte. Une légère douleur au genou qui a heurté le sol, mais rien de bien grave. Quelques traînées de saleté sur ma manche et mon pantalon, mais pas un accroc. La bicyclette elle-même semble n’avoir aucunement souffert de la voltige. Encore un temps de récupération, une dernière pensée peu amène à l’intention du chauffeur du camion, et je ré-enfourche mon brave cheval d’acier et reprends mon chemin, tout heureux de la conclusion de l’incident. Une rue, deux rues, puis la longue ligne droite qui me conduit au parc Lafontaine. Arrivé au milieu du parc, un bref coup d’œil à ma montre me confirme que je suis encore en avance sur mon horaire, et que je peux me permettre une dizaine de minutes d’arrêt. Je mets le bicycle sur sa béquille, ôte mon masque de ski que je pose sur le porte-bagages et, ayant quasiment oublié l’incident du camion, je me place face au soleil, vers l’étang gelé, et entame une séance de Taï-chi.

Les dix minutes passent rapidement, et bientôt je dois reprendre ma route vers mon bureau. Une rue, deux rues, je contourne le carré Saint-Louis quand, portant la main à mon front pour essuyer une goutte de sueur qui y perle, je m’aperçois que j’ai oublié de remettre mon masque de ski. Merde ! Je n’ai pas vraiment envie de passer par pertes et profits les cinquante dollars investis deux jours plus tôt dans son achat. Demi-tour, et on croise les doigts… Une rue, deux rues et je remonte la piste cyclable qui longe le parc. Arrivé en vue de la pelouse enneigée où je me trouvais quelques minutes auparavant, j’ai la divine surprise de voir mon masque, posé sur la neige, quasiment à l’endroit où j’avais parqué mon bicycle. Par chance, le masque est immédiatement tombé du porte-bagages quand je suis reparti, bien avant que je ne rejoigne le sentier. Du coup, aucun passant ne l’a découvert pendant les courts instants où il s’est offert à qui voudrait le prendre. Pour un coup de chance !…

De nouveau, je reprends mon trajet, me disant que décidément, ce matin, le saint patron des cyclistes veille sur moi : une chute sans gravité (alors que j’aurais pu passer sous les roues du camion qui m’a envoyé au sol), une perte sans conséquence, je pourrais avoir bien plus à me plaindre… Une rue, deux rues, je rejoins Sherbrooke, slalome entre les voitures et les autobus, rejoins le centre-ville et ses immeubles de verre qui brillent comme de l’or dans les rayons du soleil de février. Enfin, dernière ligne droite, je descends la rue Stanley. Je serai un peu en retard ce matin, mais rien de catastrophique.

La dernière lumière avant la tour est rouge ; une file de voitures, vannettes et camions y patiente. File que je longe prudemment, me méfiant des ouvertures intempestives de portière qui m’ont parfois valu des arrêts en catastrophe, d’autant que le soleil matinal me fait maintenant face et que je ne distingue pas grand chose… Soudain, jaillissant littéralement de derrière une vannette grise, une silhouette à contre-jour se dresse devant moi. Je broie littéralement mes poignées de frein et parviens à m’arrêter quelques centimètres avant de percuter une femme, vêtue d’un long manteau noir, qui me regarde stupidement, la bouche ouverte, figée comme un hibou surpris par les phares d’une locomotive. Un gros soupir, un « Bon Dieu ! Vous ne pouvez pas faire attention ! » La femme baisse les yeux, murmure quelques excuses avant de finir de traverser et de se noyer dans le flot des travailleurs qui encombre le trottoir.

Et de trois ! En descendant la rampe d’accès du stationnement souterrain, je me félicite une fois de plus de m’être si bien sorti de ces péripéties. Je devrais acheter un billet de loterie, il semblerait que ce soit mon jour de chance. J’attache mon bicycle, monte au rez-de-chaussée. Un bref détour par la toilette pour passer de ma tenue de cycliste polaire à celle d’employé modèle, chemise et cravate assorties. Et direction le bureau.

Au moment où je passe la porte, John, le patron, est en train de faire une annonce à tous les présents. Merde ! Malgré la porte qui claque, John ne tourne pas la tête dans ma direction. Pour le coup, je vais avoir droit à une remontrance sur le respect des horaires de travail… Tête basse, j’enlève mon blouson et le range dans le placard de l’entrée, tout en écoutant la déclaration de John : « … et donc – comme je viens de l’apprendre – il a été victime d’un grave accident et… Enfin, je vous confirmerai plus tard si cette dramatique nouvelle est… Voilà, je… » John semble perturbé, gêné. Il fait demi-tour et regagne son bureau, le dos voûté et l’air accablé. De qui parlait-il ?

Je gagne mon bureau et constate – gêné – que tout le monde regarde dans ma direction. Plusieurs de mes collègues soupirent, puis se remettent à l’ouvrage. Je me penche vers mon voisin et lui murmure : « De qui parlait-il ? » mais il fait comme s’il n’avait pas entendu ma question.

Soudain, j’ai froid. Froid comme je n’ai jamais eu froid. Tellement froid que je suis incapable de faire un mouvement. Puis, c’est le noir. Absolu, glacial et silencieux.

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