46 façons de mourir / -39

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-39 irrigation colonique

Cela faisait plusieurs mois que ses ennuis intestinaux étaient devenus vraiment fatigants. Oh, ils n’étaient pas apparus récemment, non. C’était même un trait caché de sa personnalité, qui aurait éclairé bien des gens sur ses humeurs s’il ne l’avait pas depuis toujours tenu secret. Mais depuis environ six mois la fréquence et surtout l’intensité de ses troubles étaient devenus préoccupants. Il attendait la lumière verte au coin de deux boulevards du centre-ville quand il leva la tête et – sans raison – regarda plus haut qu’à l’habitude sur la façade de l’angle opposé. Il y découvrit une enseigne en sobres lettres bleues sur fond blanc, qui annonçait « Irrigation colonique. » L’étrangeté du libellé était compensée par le dessin d’un gros intestin, histoire sans doute de lever toute ambiguïté. Sans l’avoir le moins du monde prémédité, quand son tour fut venu de traverser, il se dirigea droit sur la porte de l’officine.

Rétrospectivement, il convint que c’était la peur, la peur qui grandissait en lui, qui l’avait décidé à sauter le pas. La peur du mal réel, déclaré, mortel, qui du jour au lendemain remplace l’indisposition chronique et envahit votre vie. Et comme beaucoup de gens, sa superstition personnelle lui disait que rien n’existe tant qu’on est dans l’ignorance. Que le mal ne prend pas les commandes de la vie quand il apparaît, mais seulement quand on apprend qu’il est là. Accueillant ce murmure intérieur avec un soulagement toujours renouvelé, il repoussait depuis plusieurs mois la consultation nécessaire et redoutée.

Il pensait – il espérait – souffrir de la maladie de Crohn, comme son père. Enfin, espérer est un bien grand mot. Il avait vécu les souffrances de son père et notamment celle de ne pas être reconnu comme un « vrai » malade, mais plutôt comme un hypocondriaque douillet. Il se souvenait des combats successifs pour apprendre ce qu’était cette maladie (combat menu le plus souvent contre le corps médical), puis pour diffuser cette information, faire reconnaître le vrai statut de ces gens si nombreux souffrant en silence et dans la honte. Et puis… Et puis il avait dû admettre un jour que le caractère héréditaire du mal était bien réel, et que lui aussi avait maintenant sa place dans le corps des « Crohniens. » Rien de catastrophique, mais rien d’agréable. La catastrophe, c’est cinq ans plus tard qu’il en avait pris conscience. Le traitement de l’ulcère avait été rapide et efficace, mais le médecin – croyant qu’il avait intégré cette donnée – avait lourdement insisté sur la nécessaire surveillance suivie qu’il devait à son organisme. « Certes, avait-il dit, la maladie de Crohn ne tue pas directement. Mais les inflammations, les perforations intestinales ou les cancers du colon qu’elle provoque à la longue eux peuvent conduire à une issue fatale. »

Jusque-là, il le savait. Dans un recoin profondément enfoui de sa conscience il avait enterré cette information comme un squelette gênant qu’on ne veut pas risquer d’entrapercevoir en ouvrant le placard. Mais aussi profondément enfoui qu’elle soit, les paroles du médecin l’avaient ramené en pleine lumière, impossible à ignorer dorénavant. De là datait la peur. De là l’envie de consulter à chaque crise, chaque symptôme. De là aussi la pulsion d’aller vers des médecines alternatives, ignorées des mandarins officiels, et de découvrir le vieil herboriste chinois qui de derrière son comptoir poussiéreux lui sortirait la décoction miracle, souveraine et curative, ridiculisant les menaces effrayantes insinuées par les médecins classiques qu’il avait consultés. Folie ? Fuite hors de la réalité ? Il se le disait, à l’occasion. Mais après tout, qui sait…

La sonnette de porte tinta quand il pénétra dans la salle d’attente, curieux de savoir ce que « l’irrigation colonique » pouvait lui apporter. Curieux de savoir en quoi elle consistait ! S’agissait-il d’un Diafoirus égaré dans ce siècle qui proposait des clystères sous ce vocable étrange ? Un charlatan qu’il planterait là au bout de cinq minutes, une fois énoncé les premières sottises qui lui feraient comprendre l’inutilité de cette visite ? Il fallait tenter pour le savoir. Il se dirigea vers la jeune réceptionniste, occupée à se polir les ongles avec une concentration extrême. Après avoir attendu un nombre raisonnable de secondes, il toussota pour marquer sa présence. Elle leva les yeux.
– Vous avez un rendez-vous ?
– Euh, non. C’est à dire…
– Vous pouvez voir le Dr Brown tout de suite, il est libre. Vous êtes Monsieur ?
Sans bien savoir ce qu’il faisait, il balbutia son nom, et suivit le couloir qu’elle lui indiquait. En face de lui, une porte capitonnée de cuir rouge portait en son centre un panneau annonçant « Dr Brown – Sélection. » Il frappa, puis entra dans le cabinet comme une voix l’y invitait.

Le Dr Brown était un petit homme d’allure sympathique, qui vint à sa rencontre et lui indiqua un fauteuil après lui avoir serré la main d’une poigne étonnement forte pour sa corpulence. Il retourna s’asseoir de l’autre côté d’un bureau encombré de dossiers et papiers divers, croisa les doigts sur le sous-main et lui souri de nouveau.
– Que puis-je pour vous, Monsieur… Abono ?
– Oh, je ne sais pas… C’est à dire, je me demandais ce qu’était « l’irrigation colonique », et je voulais juste…
– Je vois. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de mal à vouloir se renseigner.
– Oui, hein ? C’est ce que je me suis dit.
– Avec raison. Vous souffrez de problèmes intestinaux ? La maladie de Crohn, peut-être ?
– Eh bien, oui, mais…
– Ne me donnez pas de détails si vous ne le souhaitez pas. Je vais vous expliquer ce que nous faisons ici, sans aucun engagement de votre part. Ça vous va ? D’ailleurs vous verrez que ça n’a que peu de rapport avec ce que vous imaginez.
– Ah ? Bon, d’accord, je vous écoute.

Le Dr Brown resta un moment sans rien dire, fixant Abono avec son petit sourire amical. Puis, avant que ce dernier ne soit gêné par le silence, il reprit la parole.
– Monsieur Abono, que pensez-vous des voyages interstellaires ?
– Je vous demande pardon ?
– Les voyages vers d’autres systèmes solaires. La colonisation d’autres planètes, ce genre de choses.
– Je… Je dois dire que je ne me suis jamais vraiment posé la question. De toute façon, j’imagine que ce ne sera pas de mon vivant qu’on pourra envisager ce genre de voyages. Mais quel est le rapport avec…
– J’y viens, j’y viens. Je dois cependant vous dire que vous faites erreur. Ce genre de voyages se fera de votre vivant. En fait, ce genre de voyage se fait déjà.
– Hein ? Mais qu’est-ce que vous racontez-là ?
– La stricte vérité, Monsieur Abono. Voilà maintenant près de vingt ans qu’ils ont commencés. Avec succès, il faut l’ajouter.
– Mais… mais c’est de la science-fiction ! Même les Américains sont à peine capable d’assurer le développement d’une station permanente en orbite, et ils sont les plus avancés, les plus riches ! Ne me prenez pas pour un imbécile, je lis autre chose que les faits divers dans les journaux !
– Loin de moi cette idée. Au contraire, si je vous parle de cela, c’est parce que je pense intuitivement que vous faites partie des gens assez ouverts et assez intelligents pour comprendre. Et pour être intéressé.
Si les premières phrases du Docteur Brown avaient surpris Abono, la dernière faillit lui décrocher la mâchoire. Être intéressé par des voyages interstellaires ? Mais sur quel genre de fou venait-il de tomber ? Il avait encore en mémoire les dernières déclarations télévisées du directeur de la NASA qui, avec l’enthousiasme et la confiance que l’on attend de quelqu’un à ce poste, avait annoncé « avec fierté » ce qui n’était rien d’autre que l’énième compression budgétaire auquel la NASA devait faire face. Et sans être le moins du monde un fanatique de fusée et d’espace, Abono avait compris que les grandes envolées lyriques et creuses qui avaient suivi cachaient le message réel de la conférence de presse, qui aurait pu être résumé en : « Ajoutez cinq ans à la date théorique de fin de construction de la Station Spatiale Internationale. » Mais ce qui le déstabilisa le plus est de recevoir ce genre de plaisanterie dans un cabinet médical. À moins que…
– Vous êtes bien médecin ?
– Si c’est ça qui vous inquiète, je vous rassure tout de suite, répondit le Docteur Brown, en pointant du doigt derrière lui un diplôme sur lequel se reconnaissaient au premier coup d’œil les armes de l’université McGill.
– Vous permettez ? demanda Abono.
– Je vous en prie, ne vous gênez pas.
Abono se leva, fit le tour du bureau et vint regarder le diplôme de plus près. Il s’agissait bien d’un doctorat en médecine, dont l’ancienneté était compensée par l’avis qu’il surmontait. Moins formel, sans dorures ni lettrines ouvragées, ce dernier annonçait la remise d’un prix « pour l’ensemble de son œuvre » au même Docteur Brown. Presque déçu de ne pas démasquer de supercherie, Abono retourna s’asseoir. À nouveau, le Docteur Brown laissa passer un long moment sans mot dire. Peu rompu à cet exercice, Abono reprit la parole le premier.
– Alors ? Allez-vous m’expliquer le lien entre la maladie de Crohn et les voyages spatiaux ?
– Je vais le faire, rassurez-vous. Et avant de commencer, sachez que je vous assure que tout ce que je vous dirais ne sera que pure vérité, aussi surprenant que cela soit à entendre. Je ne m’attends d’ailleurs pas à ce que vous croyiez tout ce que je vais vous dire. En tout cas, pas tout de suite. Mais ce n’est pas grave, je ne vous brusquerais en rien. Après tout, rien ne presse, et il faut que vous décidiez seul, de vous-même.
– …Bien. Je vous écoute, déclara Abono en s’enfonçant dans son fauteuil, peu convaincu.
– Avant toute chose, sachez que ce que j’ai à vous proposer ne s’adresse pas exclusivement aux gens souffrant du même mal que vous. Nous opérons une sélection plus large, dans la mesure de nos capacités curatives ou palliatives.
– Je ne suis pas certain de bien vous suivre.
– Ce n’est pas grave, tout s’éclaircira au fur et à mesure. Si j’ai commencé par vous parler de voyages spatiaux, c’est un peu par provocation, je dois bien l’admettre. Mais pas seulement. Je juge en partie les visiteurs en fonction de leurs réactions à cette entrée en matière. Réactions verbales et non-verbales, je tiens à le préciser. Mais il n’en reste pas moins que ce que je vous ai dit est tout ce qu’il y a de plus vrai.
– Mais…
– Mais ce n’est pas la raison de votre présence, je sais. Rassurez-vous, j’y viens. Je suis en mesure de vous proposer un traitement contre votre mal. Je sais ce que vous vous dites, cette affection n’est pas curable, seuls existent des traitements symptomatiques. Ce qui est vrai. Mais ce que je peux vous proposer est tellement proche d’une cure que la différence est insignifiante. Plus de symptômes perceptibles, plus d’effets secondaires dangereux. Qu’en dites-vous ?
– Mais… ce serait tout bonnement miraculeux. J’ai un peu de mal à vous croire. Beaucoup, même. Comment un pareil traitement miracle peut-il exister sans être connu à travers le monde ? Je sais bien que la maladie de Crohn sort à peine de son précédent statut de « maladie orpheline », mais tout de même !
– Oh, c’est tout simple. Si ce n’est pas connu du public, c’est que ce n’est PAS public.
– Quoi ?
– Monsieur Abono, je vous pense assez intelligent pour comprendre que tous les dirigeants, quels qu’ils soient et quoiqu’ils dirigent, se gardent bien de tout dire à leurs subalternes. C’est vrai pour les entreprises commerciales comme pour les gouvernements. Pour les secrets militaires comme pour les secrets médicaux.
– Mais dans ce cas, pourquoi moi ?
– Pourquoi vous ? Pourquoi « peut-être » vous ?
– « Peut-être ? »
– Je n’ai pas fini mes explications, et vous n’avez pas accepté, non ?
– …Alors ?
– Pour plusieurs raisons. Vous êtes atteint de l’une des affections contre laquelle nous pouvons quelque chose. Et mon jugement me dit que vous êtes susceptible d’accepter mon offre. Ce sont les deux principales raisons. Mais laissez-moi vous en dire plus. Si le traitement dont je vous parle n’est pas public, c’est qu’il est horriblement coûteux.
Le Docteur Brown leva la main, prévenant l’objection financière d’Abono et enchaîna :
– Ne vous souciez pas du coût, il fait partie du marché, Je ne m’attends pas à ce que vous ayez les moyens de vous l’offrir, quels que soient vos revenus et vos assurances. Je ne m’attends pas à ce que quiconque ait les moyens de se l’offrir. C’est le gouvernement qui le prend en charge. Voyez-vous, ce n’est pas que le traitement lui-même soit si dispendieux. Mais plutôt le fait qu’il ne fonctionne que dans l’espace, en micro-gravité. Je vous passe sur les détails techniques, mais en résumé, sachez que les recherches spatiales nous ont permis, parfois par pur hasard, de découvrir certains traitement ou cures extraordinaires. Mais hélas la plupart d’entre eux ne sont pas extrapolables aux conditions terrestres. Et les moyens requis pour envoyer des gens hors de notre planète sont – comme vous la savez – extrêmement coûteux.
– Mais alors ? Quelle est l’astuce… ou le piège ?
– Ce n’est pas un piège. Ni pour vous ni pour les malades souffrant de certains cancers particuliers ou de certaines dégénérescences cellulaire. Les gens qui ont la chance – excusez-moi l’expression, mais je le pense vraiment – de souffrir de ces maladies bien précises pour lesquelles nous avons découvert ce genre de traitement, peuvent en bénéficier, et ce grâce à une conjoncture heureuse. Une série de coups de chance, pour être honnête. Première chose, les Etats-Unis décident de lancer, dans le courant des années 80, un programme d’exploration spatiale lointaine, dans un but de colonisation. Un programme international, certains autres grands pays, contactés en secret, ayant accepté de se joindre à l’aventure. Je vois à votre expression que cela vous paraît absurde, et c’est bien normal. Depuis plus de trente ans, toute la communication que font les « nations spatiales », comme on les appelle, est un immense déploiement de propagande visant à faire croire que l’homme est un débutant en la matière, que ses moyens et sa technologie lui permettent tout juste d’effectuer de brèves incursions en orbite, aux prix de risques énormes et de budgets déraisonnables. C’est bien l’impression que vous avez ? Eh bien sachez que c’est normal, c’est exactement ce que l’on veut que vous croyiez. Vous comme le reste du public. Mais la réalité est tout autre.
– Vraiment ?
Abono ne put s’empêcher de laisser sentir son incrédulité croissante. Il se faisait l’impression d’assister au baratin d’un bonimenteur qui allait, à un moment ou à un autre, essayer de lui vendre une lotion miracle ou autre fadaise du même acabit. Il n’en restait pas moins que Brown ne présentait pas les signes extérieurs du bonimenteur. Et si sa technique était pour la moins surprenante, son discours résonnait d’une véracité tranquille assez troublante.
– Vraiment, oui. La réalité, Monsieur Abono, c’est que l’exploration spatiale a cessé de balbutier depuis plus de quinze ans. Et que les navettes et autres fusées que vous pensez être le summum actuel en la matière sont en fait des jouets ridicules, plus proches des attractions foraines que des modèles les plus avancés de véhicules spatiaux. Le premier des coups de chance dont je vous parlais, c’est que la première expédition lointaine soit tombée par hasard sur un système solaire habitable. Même si la destination de leurs voyages avait été prise en tentant de mettre le plus de chances possibles de leur côté, quand on vise une cible dont la distance se compte en dizaines d’années-lumière, il est facile de se tromper.
– Vous ne vous rendez pas compte que vous venez de dire que vos histoires sont des idioties ? Vous me parlez d’exploration spatiale datant de quinze ans, et qui aurait atteint un but situé « à des dizaines d’années-lumière ! » Pour ce que j’en sais, la lumière est justement ce qui va le plus vite dans l’univers. Donc votre expédition – à condition d’aller à cette vitesse, ce qui est difficile à concevoir pour autre chose que des particules élémentaires – aurait besoin de « dizaines d’années-lumière » pour atteindre son but. Et d’autant pour revenir ou pour communiquer des informations sur cette destination. Allez, ça suffit, je…
– Ne partez-pas trop vite, Monsieur Abono. Laissez-moi au moins une chance de vous répondre.
– Allez-y, mais soyez bref, j’ai déjà assez perdu de temps.
– Je vais essayer. Vous avez raison, la lumière est ce qui va le plus vite dans l’univers. Dans l’univers… appelons-le « visible. » Nos trois dimensions habituelles, quatre en comptant le temps. Mais ce ne sont pas les seules. Rassurez-vous, je ne vous saoulerai pas avec un cours de mathématique avancé. D’ailleurs les concepts en jeu dépassent mes compétences. Après tout, je suis médecin, pas physicien ni mathématicien. Mais je peux vous assurer qu’il s’agit de tout autre chose que de constructions intellectuelles et théoriques. Si l’exploration a pu démarrer il y a plus de quinze ans, c’est bien parce que le moyen de naviguer « autrement » à travers l’espace a été découvert, puis mis en œuvre. Et c’est cela qui explique qu’un système planétaire situé – si je me souviens bien – à 75 années-lumière a pu être atteint en moins de trois ans. Et que les explorateurs ont pu en revenir en 18 mois à peine. Ça paraît fou, mais c’est pourtant vrai.
– Admettons. J’ai toujours autant de mal à vous croire, mais je veux bien faire l’effort de faire comme si. Et le rapport avec moi ?
– J’y viens. Le premier système découvert n’était en fait qu’apparemment habitable. Sans entrer dans les détails, sachez que l’expédition a dû le quitter assez vite. Mais son existence prouvait la faisabilité du voyage et la possibilité très réelle d’une mission de colonisation. C’est le troisième système exploré qui s’est révélé être le bon. Chance, là encore, de le découvrir, mais surtout chance inouïe de se rendre compte que c’était le bon. C’était il y a sept ans. Depuis, il y a cinq ans, nous avons lancé le recrutement. Les deux premiers vaisseaux de fertilisation sont partis l’an passé, je vous propose de faire partie de la prochaine vague. Voilà, en résumé. Vous voulez en savoir plus ou vous préférez quitter ce cabinet ? À vous de voir.
Abono était ébranlé. Il avait tellement envie de croire ce qu’on lui disait, et en même temps il trouvait ces informations tellement énormes, tellement improbables, qu’il était sur le bord de se dire : « Oublions tout ça, ce n’est tout bonnement pas possible. » Mais l’homme est ainsi fait qu’il n’est rien de plus fort pour lui qu’un rêve fou. Abono repartit à l’attaque :
– Quel est l’intérêt du gouvernement d’envoyer des gens vivre sur une planète éloignée ? Des gens comme moi, je veux dire. Et comment diable un programme aussi coûteux que vous le prétendez pourrait-il être accessible à des pays qui affichent des déficits budgétaires déjà abyssaux ?
– Cela fait deux questions. Je vais commencer par la seconde, si vous voulez bien. Ces programmes sont financés. Vous, par vos impôts, vous les payez, depuis de longues années. Simplement on vous ment sur l’affectation de certaines dépenses.
– Lesquelles ?
– Oh, il y en a plusieurs. Mais le gros du budget vient de la ligne « dépenses militaires »
– Quoi ??? Vous essayez de me faire avaler que les militaires et le lobby militaro-industriel acceptent sans rien dire de se faire restreindre ? Allons ! S’il y a bien des gens qui ne craindront jamais ce genre de choix politique, c’est bien eux, tout le monde sait cela !
– À mon tour de vous interroger. Pensez-vous vraiment qu’avec les dépenses militaires engagées théoriquement chaque année par les grandes nations la terre serait encore une planète habitable ? Pensez-vous vraiment que les militaires et le lobby militaro-industriel dont vous parliez tout à l’heure se contenteraient de vendre et de stocker sans cesse de nouvelles armes, de nouveaux moyens de destruction, en résistant vaillamment à la tentation de les utiliser ?
– Mais ils les utilisent ?
– Vraiment ? Je ne vous parle pas des mines ou des armes légères. Je vous parle des armes de destruction massive, nucléaires, chimiques et autres. C’est celles-là qui font le gros de ces budgets démentiel.
– Et ce n’est pas vrai ?
– Non. Et ça ne change rien pour eux, les militaires. Simplement au lieu d’obtenir ces engins de mort, ils travaillent sur des projets porteurs de vie. Mais tant qu’ils travaillent, tant que les affaires se font, tant que les marchands s’enrichissent, qui s’en plaindrait ?
– Mais pourquoi diable garder le secret dans ce cas ? Il me semble que ce serait un levier politique extraordinaire pour un dirigeant s’il pouvait offrir les étoiles à son peuple, plutôt que la guerre et la mort.
– Vous avez raison. Mais ce n’en serait un qu’à une condition : être en mesure de le faire.
– Mais c’est ce que vous soutenez !
– Non, Monsieur Abono. Ce que je soutiens c’est que les gouvernements, les élites, ont les moyens de s’offrir les étoiles. Pas de les offrir à tous.
– Ah… Je commence à comprendre.
– En effet. Et avant que vous me demandiez à nouveau : « et pourquoi moi ? » laissez-moi vous donner quelques éléments supplémentaires. Vous semblez conscient des travers de l’âme humaine, et donc vous devez bien vous douter que pareille entreprise n’aurait jamais été engagée sans raison impérieuse. Même l’appât du gain n’aurait pas été suffisant. La raison impérieuse ultime, elle sort tout droit des instituts de prospective. Et pas besoin de dissimuler les résultats de leurs travaux, ils sont publics, et connus depuis longtemps. Simplement, tout le monde préfère les ignorer.
– Et que disent-ils ?
– Oh, c’est tout simple. Ils disent tous ou peu s’en faut que notre civilisation tire à sa fin. Que la terre est épuisée. Que l’humanité vit à crédit et que le moment de payer la facture approche de jour en jour. La seule divergence qui existe porte sur l’échéance. Dix ans ? Vingt ans ? Cinquante, comme le pense les plus optimistes ? Qu’importe. La civilisation humaine sur terre est condamnée à mort. Qu’on ne connaisse pas avec précision la date d’entrée en scène du bourreau ne change rien à l’affaire.
– Mais les politiques…
– Vous avez tout dit ! Politique, tout le problème est là. Nos dirigeants sont tout sauf des idéalistes. Ils ont le pouvoir, ils veulent le garder. Ils savent bien que c’est leurs décisions ou leur absence de décision qui condamne l’humanité. Mais ils savent aussi que mener une politique qui pourrait retarder l’échéance serait un suicide. Un suicide politique. Alors ils ne font rien. Rien d’autre que ce que font les politiques. Rien d’autre que d’essayer de trouver des solutions qui marcheront pour eux et leurs amis, à défaut de sauver la planète.
– En la quittant ?
– Et pourquoi pas ? Quand votre maison brûle, vous êtes bien obligé de chercher un autre logement, non ?
– C’est… c’est immonde !
– C’est humain. Venons-en maintenant à la réponse à votre fameuse question. Et figurez-vous que ce qui la commande, c’est une certaine forme d’humanité, aussi surprenant que cela puisse paraître. Assortie d’un marché en bonne et due forme.
– Je me disais aussi…
– N’ayez crainte. Comme on dit dans le monde des affaires, c’est un accord « gagnant-gagnant » que l’on vous propose. Mais pour vous l’expliquer, il me faut revenir en arrière. Je vous ai dit que le troisième système exploré avait été le bon. Ce n’est pourtant pas ce qu’il a semblé de prime abord aux explorateurs. La composition chimique de leur sol et de leur atmosphère semblait rendre les planètes de ce système impropre à la colonisation humaine. Jusqu’à ce qu’un hasard fantastique fasse d’un drame un miracle. L’un des membres du premier équipage a péri dans un accident. Il n’était, pour des raisons évidentes, pas question de rapatrier le corps. De plus, l’homme en question avait exprimé lors de son recrutement le désir d’être inhumé à même le sol, sans protection aucune, s’il advenait qu’il périt lors d’une exploration. Sur la prochaine planète, si son décès survenait dans l’espace. Les autres membres de l’équipage ont donc respecté cette volonté, et ont procédé à une cérémonie simple mais pleine de dignité. Puis ils sont retournés dans le vaisseau, reprendre les préparatifs de départ, ayant déjà conclut à l’impossibilité d’exploiter cette planète. Mais lors de la sortie suivante…
– Oui ?
– Excusez-moi de vous faire languir, mais cela ressemble tellement à une péripétie de film d’aventure que je ne peux jamais résister à mettre un peu d’effets… Lors de la sortie suivante, ils ont constaté une modification évidente du sol à l’emplacement de la tombe. Une modification qui en changeait la couleur, la texture. La composition chimique. Une modification aussi qui gagnait en taille, s’étendant comme une tumeur cutanée à la surface du sol. Ils ont d’ailleurs commencé par prendre peur, et ont failli se contenter d’accélérer leurs préparatifs de départ. Mais c’était des professionnels, des militaires entraînés. Et ils ont pris le temps d’analyser la nature de cette modification chimique. Ce qu’ils ont découvert, vous l’avez peut-être déjà deviné : la composition chimique particulière du sol avait interagit avec celle du cadavre. Et le résultat final dépassait toute espérance : là où la veille se trouvait un mélange agressif de composés impropre à la vie, on avait maintenant un sol d’une fertilité suffisante pour envisager l’établissement et la subsistance d’un petit groupe d’hommes. La nouvelle a été jugée prioritaire, et a été communiquée sur terre immédiatement. Le vaisseau d’exploration est rentré lui aussi, tout en laissant quelques hommes sur place. Ils ont été les premiers colons de ce nouveau monde, et pour ce que j’en sais trois au moins s’y trouvent toujours. Depuis, les choses se sont accélérées. Les décisions – secrètes, là-encore – ont été prises. Et une fois confirmée la viabilité du projet, les opérations de recrutement ont commencé.
– Vous exportez des cadavres en guise de fertilisant ? C’est ça que vous me proposez ?
– Pas du tout ! Nous envoyons des hommes bien vivants dans l’espace. Pour un voyage qui durera le reste de leur vie. Une vie que nous rendrons saine, confortable, intéressante.
– Mais vous aviez dit que c’était l’affaire de quelques années pour se rendre à destination ! Cela veut dire que le « reste de ma vie » serait réduit à deux ou trois ans ? Drôle de proposition.
– Erreur, Monsieur Abono. Je vous ai certes cité cette durée. Mais dans l’espace comme sur une autoroute, la vitesse coûte cher. Et la dépense vertigineuse que l’on consent pour des vols d’exploration ne se justifie pas pour des vols… de fertilisation. Ce que nous proposons, à vous et aux autres candidats qui franchissent la porte d’un de nos cabinets de recrutement, c’est un voyage de trente à quarante ans. Un voyage et une vie passée dans l’espace, seul endroit où le traitement pour votre affection est actif, je vous le rappelle. Un voyage pendant lequel vous et vos semblables assurerez le bon fonctionnement du vaisseau. Vous savez, dans l’espace comme ailleurs, l’homme est toujours le dispositif de contrôle le plus efficace et le moins cher. Je vous propose un voyage sans retour, à l’issue duquel votre dépouille, avec tout le respect qui lui est dû, sera enterrée dans le sol d’une autre planète, et contribuera ainsi à rendre ce dernier favorable à la vie humaine. Voyez-vous, même si vous considérez notre classe dirigeante avec beaucoup de cynisme, un cynisme que je ne suis d’ailleurs pas très loin de partager, dites-vous que leur offre est loin d’être la pire qui soit. Quelques dizaines de milliers de malades, soigneusement sélectionnés, vont se voir offrir la guérison ou ce qui s’en rapproche le plus, assorti du plus fantastique voyage dont l’humanité puisse rêver : naviguer à travers les étoiles. Je vous accorde que le but final est égoïste, et que ce n’est pas le mérite qui déterminera l’identité des colons ultérieurs. Je vous concède même qu’il y a une grande injustice à voir les responsables de la mort de la terre être les seuls à profiter d’une chance de poursuivre leur vie ailleurs. Mais dites-vous que des gens encore moins recommandables` auraient pu décider de choisir les candidats à la fertilisation sans leur demander leur avis et sans rien leur offrir en échange. Emmener des esclaves et les tuer à destination. Finalement, la situation aurait pu être bien pire, ne pensez-vous pas ?

Abono resta muet un long moment. On voyait qu’il se demandait ce qu’il devait croire dans l’ébouriffant discours qu’il venait d’entendre. C’était tellement fou ! Il se rebella une dernière fois :
– Et si je refuse ?
– C’est votre droit le plus strict. Vous sortez de ce cabinet et vous oubliez toute l’affaire. Si c’est votre désir et si vous en êtes capable, faites-le. Si vos intestins vous font souffrir et si vous le désirez, je peux même vous prescrire des calmants. Pour le reste, vous connaissez la réponse, cela ne se traite pas ici. Pas au sol.
– Mais enfin c’est de la folie complète !
– Vous trouvez ?
– Oui ! Ces secrets, l’espace, ce complot… On dirait de la mauvaise science-fiction. Et… et si je décidais de sortir et d’aller raconter tout ce que vous m’avez dit ? À la presse ? À la Police ?
– Allez-y si ça vous tente. De toute façon, qui vous croira ? Quant à la Police, rappelez-vous qui je représente. De qui la Police prend-elle ses ordres, d’après vous ?
– Vous me menacez, alors ?
– Pas du tout. Je vous dis simplement que vous n’obtiendrez rien d’autre que passer pour un fou.

Un nouveau silence pesant occupa le bureau. Finalement, avec un sourire incertain, Abono demanda :
– Alors votre enseigne…
– J’avoue qu’il y a un jeu de mot discutable dans le choix de l‘enseigne. Mais elle n’est pas mensongère pour autant. Il s’agit plus de fertilisation que d’irrigation, mais sur le fond l’idée est identique. J’ai un faible pour les calembours, voyez-vous

Abono esquissa un sourire crispé. Il était tellement sens dessus-dessous qu’il n’était plus sûr de rien. Comme un automate il se leva et se dirigea vers la porte.
– Au revoir, lui lança le Dr Brown
Abono se figea quelques secondes. Puis il repris son chemin, sans se retourner. La porte claqua dans son dos.
– Au revoir, c’est certain. Parce que tu reviendras, je suis prêt à le parier, murmura le Docteur Brown, une fois la porte close.

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