46 façons de mourir / -38

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-38 C’est la faute à l’écureuil

Une matinée comme les autres. Il se rends à son travail, à pied, sous un ciel gris qui menace déjà de virer au brouillard. Une matinée de novembre qui maintient la douceur mais au prix de la pluie. L’hiver arrive, le froid et la neige sont annoncés pour la semaine qui vient. Une matinée tristounette qui devrait voir une bruine enrober les immeubles d’un linceul cotonneux avant de les rincer, de plus en plus fort, dans un déluge d’eau tiède qui ne prendra fin qu’à la nuit prochaine. Si les prévisions météorologiques sont exactes – et chacun sait qu’elles le sont toujours quand elles annoncent le mauvais temps.

Il arrive au dernier croisement, et intercepte un extrait de conversation entre deux hommes, costume-cravate-sachoche style « aviateur », arrêtés à l’angle du trottoir. « …et on ne peut pas se permettre d’aller jusqu’au procès… » Il n’en entend pas plus distinctement, car il continue son chemin, d’un pas rapide, vaguement étonné. Quand il est passé à hauteur des deux hommes, celui qui parlait lui a jeté un regard en coin. Rien d’anormal, quand on est arrêté sur un trottoir très passant, on surveille les marcheurs rapides, ne serait-ce que pour éviter une bousculade s’ils sont distraits ou mal réveillés. Non, ce qui lui laisse une étrange sensation, c’est que le regard semblait vrai, et pas ses mots. Comme s’ils n’étaient là que pour justifier ce coup d’œil en coin.

Il est encore en train de se questionner sur cet incident quand il remonte sur le trottoir, de l’autre côté de la rue. Là encore, deux hommes discutent. Eux sont en cotte de travail et œuvrent probablement sur le chantier qui mange la moitié de la rue qu’il vient de traverser. « …je lui dis que c’est pas possible, et elle me répond qu’on n’a qu’à… » Fin de l’extrait. Là encore, un regard rapide le glace par son acuité, son sérieux mortel. Il ralentis insensiblement le pas, choqué par ce qu’il vient de comprendre. Le regard que lui ont jeté ces deux hommes était particulier. Ce n’était pas un regard vague, non. Mais bien plutôt le regard acéré du chasseur qui observe l’environnement de sa proie. C’est à ce moment qu’il a la certitude qu’il se passe quelque chose de grave, que ce n’est pas le simple reflet de son imagination à demi-réveillée. Son regard, à son tour, s’éclaircit. Sans bouger la tête, il détaille la perspective qui s’offre à lui. Il est sur le point de passer devant un hôtel de luxe, qui accueille régulièrement son lot de vedettes, qu’elles soient du show-business, des affaires ou de la politique. Un lieu pour autant calme, où le ballet des limousines se déroule dans une ambiance sobre et efficace. Juste au coin de l’escalier, deux hommes font tâche sur le décor, principalement constitué de yuppies en route pour le bureau. Eux sont vêtus de survêtement rouges informes et surdimensionnés, la capuche rabattue sur la tête, les mains dans les poches. Le peu de peau visible est noire. Ils discutent en se dandinant sur place, mêlant le rythme du MP3 qui leur hurle son rap dans les oreilles aux phrases hachées échangées avec leur vis-à-vis. Leurs pantalons trop longs et trop larges leur donnent un air difforme, encore accentué par la longueur des T-Shirts superposés qui descendent jusqu’aux genoux.

Trois mètres plus loin, un employé de l’hôtel balaye le trottoir avec l’air morne de ceux qui sont cantonnés dans des tâches répétitives et sans intérêt, sans espoir d’en changer. Au moment où il le regarde, le balayeur jette un regard plein de suspicion vers les deux jeunes noirs. Suspicion ? Haine, plutôt. Le genre de regard qui, ces dernières années, est jeté plus fréquemment qu’avant vers les barbus, les enturbannés, les basanés.
Plus loin encore, au pied de la tour de bureaux qui suit l’hôtel, un homme enfile des perches les unes dans les autres pour se constituer le manche géant qu’il utilisera tout à l’heure pour laver les immenses vitres qui lui font face. Les bruits de la rue lui paraissent soudain assourdis, comme si le Grand Réalisateur Cosmique s’apprêtait à tourner le drame et baissait le son d’ambiance en conséquence.
En un instant, la compréhension se fraye dans son esprit.

Cet hôtel, lieu discret de résidence des grands de ce monde lors de leur passage dans la Métropole, à coup sûr, c’est là que quelque chose va survenir. Tout s’éclaire et il comprend soudain les regards professionnels dont il vient d’être la cible. Poursuivant son chemin, il arrive à la hauteur des portes à tourniquet quand elles sont franchies par deux hommes portant djellaba et keffieh, engagés dans une grande discussion en arabe. Tout bascule quand l’écureuil sort de l’amas de sapin qui borde l’hôtel, et traverse le trottoir.

Du coin de l’œil il devine plus qu’il ne voit l’un des deux jeunes noirs regarder l’animal avec un sourire amusé, et cesser son observation un bref instant. Puis le jeune homme quitte l‘écureuil des yeux et il le voit s’élancer. Tournant la tête, il le voit avec horreur sortir une arme de son survêtement et lui faire décrire une courbe qui va passer devant lui. Pas le temps de se baisser, pas le temps de se dire que ces jeunes blacks sont des assassins, des terroristes, qu’il aurait dû se méfier. Juste le temps de rentrer la tête dans les épaules pour attendre le destin. Un coup de feu claque.

Les oreilles bourdonnantes du bruit de la détonation, il voit se dérouler le reste de la scène comme au ralenti. Le jeune noir hurle « Police ! » en même temps que s’interrompt la courbe décrite par son bras. Il vise le balayeur. Ce dernier est en train de réaligner l’arme sortie de nulle part avec laquelle il vient de tirer et dont il s’apprête à faire de nouveau usage. Il hurle à son tour « All… » mais son cri est interrompu par le coup du feu du policier. Le balayeur s’écroule en arrière, emporté par l’impact du projectile. Sur le perron, l’un des deux hommes en djellaba termine lui aussi sa chute. Son corps, qui s’est dans un premier temps affaissé sur les genoux, perd soudain toute tenue. Il s’effondre en tournant sur lui-même et sa tête heurte la pierre avec un bruit sourd. Il reste immobile, une tâche rouge grandissant rapidement sur son vêtement blanc.

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