46 façons de mourir / -37

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-37 La veillée noire

La veillée s’est déroulée tout à fait normalement, ce soir-là. C’était une veillée de contes, un cercle d’amateurs se réunissant une fois par mois dans un centre communautaire pour y partager leur passion commune. On y trouvait de tout, dans ce cercle, du drette comme du croche. Plutôt du croche, d’ailleurs… Mais ne sommes-nous pas tous un peu croche, au fond ? On y trouvait des gens venus oublier leur solitude, et ceux fuyant un domicile où trop de monde les empêchait de respirer. On y trouvait des profiteurs, des conteurs professionnels venant, une fois l’an, « casser » un conte avant un passage dans une salle « sérieuse. » Et ne se privant d’ailleurs pas par la suite de dénigrer les lieux et les gens du cercle, « ramassis de ratés venant faire de la psychothérapie de bazar. » La psychothérapie de bazar étant à sa cousine « noble » ce que la psychanalyse de comptoir est à la séance d’analyse freudienne. Remarquez, je ne sais pas pour l’analyse de comptoir, mais la thérapie de bazar, finalement, semble assez bien marcher…

Dans le cercle on trouvait aussi des profiteurs professionnels, venant TOUS les mois « casser » leurs contes. D’ailleurs, moi-même qui vous parle… On avait aussi des gens comme Irène, la divorcée permanente – pas toujours du même, mais toujours récemment divorcée – qui racontait des récits de vie abracadabrants qui aurait pu être des souvenirs personnels, vu son propre côté abracadabrant. Il y avait Gertrude, l’immigrante slovène, qui ne sortait jamais de ses récits de princesses et de dragons, et oubliait immanquablement la chute de ses histoires, répétant tous les mois l’histoire du trou de mémoire. Il y avait René, l’ancien militaire, qui faisait des récits profondément soporifiques de ses campagnes d’Asie, d’Afrique et d’Ailleurs. Il y avait Yann, le rêveur, qui racontait des histoires de… avec des… se passant au détour de… et parfois, bien que rarement, terminait une phrase. Il y avait Herveline, « l’habitante », qui contait des histoires d’habitants avec un accent et des expressions tels qu’ils faisaient parfois faire des grimaces d’incompréhension, y compris aux « pure laine » de l’assistance. Il y avait Claire, dont la voix était douce. Si douce, si ténue que même dans le silence le plus complet certains n’arrivaient pas à l’entendre. Il y avait aussi les oreilles. Les écouteurs. Ceux qui viennent et ne content pas. Ceux dont parfois on ne sait rien. Parce qu’ils sont les bienvenus, mais qu’en même temps ils ne jouent pas le même jeu. Ne content pas. Parlent peu. Et qu’on ne peut donc leur parler de leur histoire… Au fond, tout ce monde-là était composé de gens qui se connaissaient peu. Qui se voyaient peu en dehors de cette occasion mensuelle. Des gens qui n’étaient pas du même monde, culturel, social, ethnique, et qui justement prenaient plaisir à se voir pour cette raison.

Tous avaient pris leur place dans un ballet bien ordonné, réglé ce soir-là par René, un ancien marin, qui laissait même entendre qu’il était en fait « ancien commando de marine. » Enfin, très ancien commando. Et vu que son physique n’impressionnait plus ni les hommes ni – hélas pour lui – les femmes, il tentait de compenser par le verbe, l’autorité, la rigueur. Ce soir il pilotait, montre en main, et malheur aux débordements, promptement signalés, rapidement achevés. La soirée s’était donc déroulé dans l’ordre, jusqu’à la pause. La pause elle-même fut minutée, et quatorze minutes cinquante cinq secondes après son signal de début, René en annonça la fin, d’un raclement de gorge qui ressemblait au clairon matinal. La soirée a repris.

Comme pendant la première partie, les conteurs se sont succédés, alternant le bon et le moins bon, le trop long et… non, jamais le trop court. Mais même le trop long est resté très raisonnable, ce soir-là, avec René aux commandes. En fait, il ne s’est rien passé d’anormal jusqu’au dernier conteur. Qui n’aurait d’ailleurs pas dû être le dernier, mais l’avant-dernier, à en croire le chronomètre de René. Seulement voilà, René a oublié son chronomètre. Presque vingt minutes ! Première des choses anormales, mais pas la dernière. La seconde chose étrange, c’est l’histoire que ce gars-là a raconté. Le gars lui-même, personne ne le connaissait. La plupart, en le voyant, avaient pensé qu’il était là comme oreille. Il s’est avancé après les quinze ou vingt secondes de silence ayant suivi les applaudissements polis ponctuant avec soulagement l’histoire sans intérêt de… Il a fait face au cercle, et a commencé son histoire.

Ses histoires ?

Le problème, avec son histoire, c’est que chacun en a gardé un souvenir très typé. Caroline, par exemple, c’est sa passion pour la mer qui l’a fait rêver tout au long des récits de voiliers du gars. René, lui, a immanquablement plongé dans ses souvenirs de combat, à cause de la similitude de sa campagne au Cambodge et des actions d’éclats dans la jungle racontés par le gars. Herveline, elle, a été touché au plus profond par ce récit typique de la vie rurale sur la Côte Nord au XIXe siècle. Quant à Yann, il était un fana des histoires de papillons, d’ailleurs lui-même avait un conte très semblable, un conte arabe qui parlait d’un papillon, alors évidemment… Chaque personne interrogée par la suite avait trouvé un écho profondément personnel dans l’histoire de l’inconnu. Mais aucune de ses personnes n’était plus capable de dire exactement de quoi l’homme avait parlé. Au moins, jusqu’au moment où il était sorti de son histoire.

Là encore, les avis ultérieurs divergent quant à la façon dont cela s’est passé. Mais le résultat final a été le même. Beaucoup, sinon tous, se sont soudain rendu compte, à des moments divers, que le conteur, l’inconnu, n’était pas un inconnu. Qu’ils le connaissaient, personnellement. Et que chacun, pour une raison différente, avait des raisons de craindre sa présence. Ses motivations.
Quand tout le monde – ou en tout cas tous ceux qui le devaient – l’ont eu reconnu, il est vraiment sorti de son histoire. Il s’est mis à parler de la soirée. De ce qu’il avait vu et entendu. Et de la raison de sa présence, au retour d’une longue, très longue absence. D’un trop long voyage. Et cette raison tenait en un seul mot : vengeance.

À peine cette révélation faite, faisant chuter la température subjective de la pièce d’au moins dix degrés, il a enchaîné en sortant de la poche de sa veste un curieux petit flacon de verre, avec un bouchon ornementé. « Ceci provient de mes voyages. Ils auront au moins eu cela de bon pour moi. Une seule goutte de ce liquide suffit à provoquer la mort. Elle est rapide mais très douloureuse. Elle est rapide quand le poison fait son effet, mais il peut prendre cinq, dix, vingt minutes, voire même une heure ou plus avant d’agir. Sans que personne ne sache vraiment pourquoi. Une seule goutte suffit. Une goutte comme celle que j’ai laissée tomber dans un verre ou dans une tasse, tout à l’heure, pendant la pause. »

La température a encore chuté. Tout le monde s’est mis à se frotter le front, la joue, se masser le bras ou croiser les jambes, avec une drôle de mine. Pas mal de visages ont pâli, tandis que d’autre rougissaient. Il n’y en a eu qu’un seul à garder une mine réjouie : le gros Robert. Lui, il arborait une mine encore plus épanouie que d’habitude. Il faut dire que Robert est sujet à l’incontinence urinaire, et que pour cette raison, il ne prend jamais ni café ni tisane pendant la pause. Ce qui lui permet d’ailleurs de manger trois ou quatre fois plus de biscuits que les autres, vu qu’il ne s’éloigne jamais de la table de la collation. Et là, sur sa face, on pouvait clairement lire que ce soir, il se félicitait d’être victime de ces accidents nocturnes. On pouvait tellement le lire clairement que le conteur a ajouté : « j’ai peut-être aussi laissé tomber une goutte sur les gâteaux, enfin je ne sais plus… » effaçant avec cette phrase le sourire de Robert aussi efficacement qu’une éponge humide efface un trait de craie.

Il y a eu un long et pénible silence.

Puis, sans préavis, le gars a repris son histoire, ses histoires. Emmenant l’auditoire vers la fin du récit avec brio et vigueur. Montant, hissant l’histoire vers son sommet, son drame, son apogée. Sa conclusion, dramatique ou apaisée, poétique ou terrible, selon qui écoutait. Puis il s’est tu. Un long silence a suivi, finalement rompu par des applaudissements, d’abord mécaniques et froids puis insensiblement plus débridés, inquiets, fiévreux. Le gars a salué, a traversé les rangs et est retourné s’asseoir. Tout le monde était gêné, apeuré, perdu. C’est pourquoi personne n’a vraiment regardé où il s’asseyait. Le premier à reprendre ses esprits a été René, qui a consulté son chronomètre et découvert l’heure avec effroi. Il a donc immédiatement lancé la procédure de fin de soirée. Tentant de remettre de l’ordre au plus vite, aussi bien dans la salle que dans sa tête. C’est seulement à ce moment-là qu’on s’est rendu compte que le gars n’était plus là. Pourtant personne ne l’avait vu sortir. Évaporé. On a eu un moment d’angoisse en voyant Herveline rester immobile sur sa chaise, mais elle était juste endormie. Alors on a fini de ranger, puis on est sorti. Tout le monde est resté devant la porte, à se demander ce qui allait se passer.

Herveline est sortie la dernière, la porte a claqué dans son dos. Elle a toisé le groupe assemblé devant la porte et a ouvert la bouche, probablement sur une de ses sentences sèches et définitives, s’apprêtant à se moquer de leurs angoisses. Mais au lieu d’un cassant aphorisme sentant fort son terroir, c’est un étrange couinement, bouche ouverte, qu’elle a poussé. Ses yeux se sont agrandis et elle a battu des bras avant de s’écrouler comme un arbre mort, contre la porte vitrée qu’elle a étoilé. Tout le groupe, au même instant, n’a pu s’empêcher d’aspirer un air glacé d’effroi. Tout le monde, à l’exception de René, situé le plus loin de la scène, en arrière de tous, qui lui n’a pas tenté de masquer son sourire. Dans un fracas de tonnerre, l’orage a éclaté. Des trombes d’eau se sont abattues, et tout le monde est parti en courant. Tout le monde sauf encore René qui, au moment où tous s’enfuyaient, a porté la main à son épaule gauche, grimacé en se pliant en deux avant de s’affaler sur le trottoir, noyé de pluie.

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