46 façons de mourir / -36

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-36 Écœurant

C’est un rayon de soleil qui le réveille, entrant par la fenêtre dont il a omis de fermer les stores. Il ouvre les yeux, s’étire longuement, dissipant dans ce geste les dernières fatigues de la nuit. Puis il sourit. Contrairement à son habitude, il se réveille de bonne humeur. Mieux encore : il se dresse sur les coudes, regarde le ciel et décide de se lever, malgré l’heure matinale. Une rapide collation – un café et deux toasts – avant de s’habiller puis de sortir ; cette journée est trop belle, il faut qu’il en profite. Qu’il marche, qu’il respire, qu’il regarde ! Direction le parc, la montagne, la nature.

Pas un de ses amis, à cet instant, ne voudrait croire que c’est bien lui qui vient de décider de se lever, alors même que sept heures n’ont pas sonnées, pour aller se promener, à pied qui plus est ! Il faut dire que les amis en question ne risquent pas de se poser la moindre question avant quatre ou cinq heures d’ici… Il faut dire aussi que dans sa vie, tout à changé récemment. Et si tout a changé, c’est parce qu’il l’a voulu, qu’il l’a décidé. L’enfant puis l’adolescent qui se traînait dans la vie avec facilité et désœuvrement, le jeune adulte mou et perpétuellement déprimé, occupant le plus clair de son temps libre vautré devant un écran de télévision qu’il ne regardait même pas, celui-là a disparu.

Quelle ironie, tout de même ! Avoir claqué la porte du domicile familial, après des années de reproches récurrents, croissants, toujours les mêmes, de plus en plus durement assenés jusqu’à la rupture, le grand clash final, et tout ça pour quoi ? Pour se rendre compte, à peine trois semaines plus tard, que ses parents disaient vrai ! Pour s’apercevoir que leurs demandes, leurs exigences qui lui paraissaient hors de proportions, injustes et lassantes, n’étaient finalement que bon sens et demande d’un minimum d’altruisme. Il sourit et se dit qu’il lui faudra attendre encore un peu avant de retourner voir son père et sa mère pour aborder le sujet : s’il y allait tout de suite, si vite, ils ne le croiraient pas ! Pourtant, ce qui vient de se produire est justement ce qu’ils espéraient depuis si longtemps. D’un seul coup, sans autre raison apparente que cette rupture, la maturité qu’ils réclamaient à grands cris depuis si longtemps, et dont ils se désolaient de ne pas voir la moindre trace, cette maturité lui est tombée dessus comme un rhume des foins. Par surprise. C’est trop drôle…

Avec ces pensées réjouissantes en tête, il retourne dans sa chambre, fouille dans son sac et en extrait de quoi se rouler un joint. Glousse en se voyant faire. C’est clair que sa mère verrait là une bonne raison d’émettre de sérieuses réserves sur la toute nouvelle maturité dont il se targue. Pour elle, cannabis et morale sont incompatibles. Sa morale à elle ne s’accommode pas du moindre risque de perte de contrôle. Alors le pot, évidemment… Il a passé des heures, à une certaine époque, à tenter de lui faire comprendre qu’un usage récréatif de ces substances est parfaitement compatible avec une vie « normale » et « sérieuse », même selon ses termes à elle. Mais comme au moment où cette tentative de conversion avait lieu, lui-même dépassait de loin les bornes communément admises du « récréatif », son argumentaire en avait perdu en force et en efficacité. Et maintenant… Hé bien, maintenant, tout est différent. Mais quand même pas au point de se priver d’un innocent plaisir, d’un bien-être sans danger. Alors il se roule son joint, se chausse et sort de chez lui.

Contrairement à ce qu’il aurait fait à peine un mois plus tôt, il ne l’allume pas immédiatement. Sur l’avenue commerçante qu’il emprunte, le risque de croiser la police est bien trop grand. Pour être parfaitement honnête, sa prise de conscience et son mûrissement tout frais ne sont pas sans rapport avec une rencontre récente fort désagréable. Un jour de déprime estivale, assis dans un de ses parcs assez grands pour y loger deux bancs et une balançoire mais guère plus, il fumait son herbe, la tête en arrière et les yeux clos. C’est pour cette raison qu’il s’est fait surprendre par la silencieuse patrouille de police cycliste. S’en est suivi un quart d’heure désagréable au possible pendant lesquels les policiers l’ont fouillé puis interrogé, avec une courtoisie irréprochable, reprenant l’un après l’autre les mêmes questions sur son vendeur, le lieu et l’heure de son achat, tandis que son signalement attendait confirmation par radio qu’il était ou n’était pas ce qu’il avait déclaré, un adolescent innocent qui tâtait pour la première fois ou presque de ce fruit défendu. Probablement pas dupe, le chef de la patrouille avait fait durer le supplice, le laissant imaginer les conséquences d’une arrestation en bonne et due forme. Pour finir par jouer le rôle du gentil éducateur qui compte sur la frousse qu’il vient de générer pour servir de leçon, lui annonçant que – n’ayant jamais été arrêté et n’ayant pas d’autre drogue sur lui que le joint qui venait de le faire prendre – « pour cette fois ça ira, et que ça vous serve de leçon. »

Le plus drôle, là encore, est que la leçon avait porté. Lui qui crachait sur les flics et leur rêves supposés fascisants, lui qui jouait volontiers les anarchistes en paroles, était passé par toute une palette de sentiments qui l’avaient épuisé nerveusement. La peur d’abord, longtemps, tout au long de cet interminable quart d’heure, se mêlant à la colère dirigée contre sa propre stupidité, son manque de précautions. Et puis le soulagement, la gratitude même, quand le chef des policiers lui avait annoncé sa relaxe. S’en était ensuivi un long moment, affalé sur le banc, à se congratuler, se reprocher, se promettre… Oh, de l’eau a depuis passé sous ce pont fraîchement construit. Il s’est remis de ses frayeurs. A oublié l’idée de cesser de fumer. Mais il est néanmoins nettement plus prudent. Il fume moins, aussi, beaucoup moins. Et fait attention aux lieux où il le fait, se méfie des coins de rues, des lieux sans visibilité. En un mot, il est devenu prudent.

Arrivé à l’espace engazonné qui borde la montagne, il allume son joint et ralentit le pas. Quand il atteint le sentier désherbé que le passage des piétons a marqué au beau milieu du terrain de soccer, il s’arrête et s’assoie dans l’herbe un moment. Termine son joint, l’écrase et contemple le mont dans les couleurs vives du soleil levant. Que c’est calme ! Que c’est beau !
Soudain, l’effet du cannabis le prend par surprise, par sa force et sa soudaineté. « Maudit… écœurant comme il est bon, celui-là ! » pense-t-il. Maladroitement il se remet debout et met le cap sur les hauteurs. Son pied gauche accroche une touffe d’herbe plus haute que les autres, il trébuche et manque de tomber. Il s’arrête et rit doucement, conscient que le côté comique de la situation doit beaucoup aux substances qui parcourent maintenant ses veines, Mais qu’importe : il est heureux, il en profite. Et puis demain, demain… il sera toujours temps demain d’être sage et sérieux. Enfin, plus qu’en ce dimanche. Un peu plus.

Il approche de l’avenue du parc, derniers obstacle, et s’étonne d’y voir autant de circulation, de si bonne heure pendant la fin de semaine. C’est vrai qu’il n’est pas familier de pareilles heures et qu’au fond il ignore à quoi elles ressemblent. Ignorait, corrige-t-il. Il est justement en train d’apprendre ce qui se passe dans tout un pan de sa vie qu’il se volait lui-même, en se levant si tard que le mot matin était devenu pour lui un simple synonyme de fin de nuit. « Haut les cœurs, à l’assaut de la vie sauvage dans la ville matinale ! » se dit-il en riant, commençant d’un pas rapide la traversée de l’asphalte gris.

À cet instant précis, un crissement de freins lui fait tourner la tête brutalement. Un petit camion, lancé à vive allure doit vers lui, tente désespérément de s’arrêter, amorçant un écart vers la gauche qui le fait pencher dangereusement. À peine pour lui le temps de comprendre ce qui se passe, et c’est le choc.

Il sursaute en redressant la tête d’un coup si violent que sa nuque le fait grimacer de douleur. Ahhh. Une inspiration si profonde qu’il se demande un bref instant si elle va cesser ou s’il va éclater comme un ballon trop plein. Puis c’est l’expir et la sueur qui coule à flot dans son dos, d’un seul coup. Et la longue tâche de reprise de contrôle de la respiration…
Il est assis dans l’herbe, face à la montagne. À ses pieds un mégot témoigne qu’il vient de fumer. Qu’il vient de rêver. De cauchemarder, plutôt… Encore tremblant, il s’accorde quelques minutes supplémentaires de retour au calme avant de se relever, chancelant. Il grommèle : « Écœurant ce qu’elle est forte… » Puis reprend sa marche, direction la montagne, le passage piétons. Il le rejoint d’un pas nettement moins alerte que dans son délire initial, et attend ce qui lui semble être de longues minutes que son tour de traverser arrive. Le feu de signalisation finit par lui donner son accord, et après un dernier coup d’œil sur la route, il s’engage. Les yeux fixés aux bandes blanches qui zèbrent la chaussée, il progresse rapidement. Et sursaute d’autant plus qu’il ne s’attend pas au hurlement d’avertisseur, aux crissements de pneus, à la cabine du camion qui penche dangereusement, dans l’instant même qui précède le choc.

Ses yeux se révulsent tandis qu’il bascule en arrière, sur l’herbe. Il bat des bras pour reprendre son équilibre, mais n’évite pas la chute. Aussitôt il tente de se relever, mais il a la tête qui bourdonne, des étoiles devant les yeux, et s’étouffe presque à respirer trop. Son souffle, calmer, oui, calmer cette cadence. Là, profond, plus profond, plus lent aussi. Plus lent. Plus.. Lent. Doucement, il finit par reprendre ses esprits. « É… écœurant, ça c’est le mot !!! »
La circulation, au loin, est indifférente à ses délires. Lui-même ne sait plus très bien s’il doit rire ou s’effrayer de ces épisodes hallucinatoires au réalisme effrayant. Un instant, il repense au thème de l’homme prisonnier d’une boucle temporelle, cher aux écrivains de science-fiction. Et conclût que son origine doit se trouver dans un incident identique à celui qu’il est en train de vivre. Mais cette pensée ne l’occupe guère qu’un moment, et sans même y songer vraiment, il se lève et se dirige vers l’avenue. Un malaise grandissant l’envahit au fur et à mesure qu’il progresse vers le croisement. Il voudrait s’arrêter, changer de direction, mais il se rend compte qu’il en est incapable. Arrive au bord de l’avenue. Attend. S’engage, alors que la voie est libre. Et pourtant, presque aussitôt, les freins, les bruits, le choc.

Cette fois il ne tente pas de se relever, et reste étendu sur le dos, haletant, fixant le ciel en se demandant ce qui se passe. Il aimerait comprendre ce qui lui arrive, mais dans son esprit embrumé les seules pensées qui ont droit de cité tournent en rond autour de l’avenue, du camion, du choc. Ne sachant que faire, il finit par conclure qu’il vaut mieux – avant de se relever – laisser au pot le temps de s’éliminer quelque peu. Alors il reste étendu, bercé et calmé peu à peu par les bruissements de la ville.

Après de longues, très longues minutes d’immobilité, il se relève doucement, contemple l’avenue d’un air soupçonneux. Une fois debout, il constate qu’il marche vers cette dernière sans pouvoir s’en empêcher. Comme anesthésié, incapable de contraindre son corps à lui obéir, il marche vers l’avenue alors qu’il souhaiterait plus que tout lui tourner le dos et s’enfuir. À force de concentration, il parvient néanmoins à s’arrêter avant d’avoir atteint le croisement et se penche, les mains sur les genoux, essoufflé par cet effort mental comme par une longue course. Un pique-bois se fait entendre, martelant dans le bosquet le plus proche. Le son lui fait dresser l’oreille, il ne pense plus à se contraindre et s’aperçoit à sa grande horreur qu’il a repris sa progression, qu’il est sur l’avenue, que le camion, les freins, le choc…

Que faire ?

Pendant plus d’une heure, il reste allongé sur l’herbe. Tourne et retourne dans sa tête la situation inextricable dans laquelle il se trouve, cherchant en vain une porte de sortie. Il a bien pensé à demander de l’aide, mais à cette heure matinale, aucun passant n’est assez proche pour être hélé, sollicité. À supposer qu’un tel passant existe, qui au lieu de s’éloigner à pas pressés et inquiets viendrait en aide à un jeune homme pour … Quoi au juste ? L’empêcher de marcher ? L’aider à traverser ? Allons, tout cela est trop absurde…

Il sait pourtant, il le ressent jusqu’au plus profond de ses tripes, qu’à peine debout il va reprendre sa marche inéluctable vers l’accident. Vers la mort ? Oui, la mort. Il lui faut bien admettre qu’une telle scène ne peut pas se terminer autrement que par sa mort. Cette pensée formulée, il se sent paradoxalement soulagé. Depuis que « ça » a commencé, il se refusait inconsciemment à admettre que la scène qu’il vit et revit en boucle n’est pas celle d’un accident, d’une blessure, mais bien celle de son décès. Maintenant qu’il en convient, il se sent comme libéré. Il ne s’agit plus d’un incompréhensible cycle hallucinatoire, sans rime ni raison. Il se dit, il pense, il est certain, soudain, que ce qui lui arrive est réel, de quelque étrange et inquiétante manière. Et comme il est jeune et optimiste, il se convainc qu’il a son rôle à jouer, un rôle actif, important et décisif. Il DOIT agir pour se sortir seul de ce cauchemar. Lentement, il se lève. Sans surprise, il voit ses pas le guider vers son destin. Les sourcils froncés, l’air décidé, il se prépare. Il faut qu’il agisse, au bon moment et de la bonne façon, pour briser le cercle de mort dans lequel il s’est pris. Il marche vers l’avenue, plus concentré qu’un tireur d’élite pendant une finale olympique.

Arrivé au bord du trottoir, alors que la pulsion le poussant à avancer est plus forte que jamais, il bande toute son énergie en un seul mouvement, se raidissant d’un seul coup pour s’arrêter, tout en se disant : « cette fois-ci, c’est la bonne ! » Une voiture passe devant lui, puis une autre, tandis qu’un sourire apparaît sur ses lèvres. Le signal pour piétons change, l’autorisant à traverser, mais il reste sur place, sentant qu’il a besoin de moins en moins de concentration pour se faire. Ce qui le forçait à avancer, le contraignait aussi sûrement qu’une corde passée à son cou, cela disparaît, peu à peu. A disparu, vraiment ?

Au moment où il se pose cette question, il voit du coin de l’œil la silhouette du camion mortel apparaître sur sa gauche. Il tourne la tête et l’affronte sans crainte, sans mouvement. Cette fois-ci, c’est vraiment la bonne. C’est alors que l’enfant à bicyclette surgit de l’autre côté de l’avenue, accélérant pour traverser avant que la lumière ne change. C’est alors que le camion qui arrive trop vite, bien trop vite, voit l’enfant. Freine. Fait une embardée pour l’éviter. Un pneu éclate à l’avant, écrasé par le coup de volant trop brusque. La cabine du camion penche puis bascule sur le côté. Et quinze tonnes de métal se précipitent en glissant, crissant et hurlant vers lui. Il a mis fin à son cauchemar en brisant le cercle, en ne traversant pas. Il a rejoint son destin : cette fois-ci était effectivement la bonne.

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