46 façons de mourir / -35

Back

 

-35 Moi, sé pa pareye

Avec-moi-sé-pa-pareye-chui-diféran.

C’est comme ça que j’ai écris sur la porte de la chambre. Bien sûr, je suis capable d’écrire tout à fait correctement la langue qu’il faut, mais j’avoue qu’à force de faire semblant du contraire, ça arrive de me laisser aller à quelques écarts involontaires que je ne suis pas responsable. Là, par exemple, pris dans mon rôle quotidien, j’ai dû pincé la langue entre les lèvres pour écrire la phrase d’avant. Excusez-moi s’il y a des fautes si vous lisez. Non, ça je crois que ça se dit dans l’autre sens. Excusez-moi si vous lisez et s’il y a des fautes. Oui, c’est mieux. Oh, et puis tant pis pour les fautes.

C’est à cause que je suis bête que Mario m’a fait sa blague que je ne trouve pas drôle du tout. Ça a fini par un lacé défait qui me fait trébuché et manqué de me faire tué par un camion, quand même !

C’est fatiguant d’être bête …

Mais je raconte mal…

Avec moi, sé pa pareil, je sui diféran.
Ça a commencé par une plaisanterie, celles qu’on dit « innocentes », mais qui a duré, duré, jusqu’à être plus supportable. Il peut dire que c’est les circonstances. Ou la boisson. Ou la fatigue. Mais je peux pas accepter ce genre d’excuses. Elle sont valables un peu, mais pas quand ça va aussi loin qu’aujourd’hui, où il y a presque eu mort d’homme. Non ! Où il y a eu mort d’homme. Le chauffeur du camion, je l’avais oublié, lui. Non, là c’est pas vrai. C’est un… comment on dit, déjà ? Une feuille de style. Un effet de style ? Je sais plus lequel des deux.

Je suis petit, et encore plus parce que je suis bossu. Mais la plupart du temps ça sa passe bien, même avec Mario. Mais ce jour là, Mario il a vraiment passé la mesure. Il a passé toute la soirée à se moquer de moi, m’appelant « demi-portion », « rase-mottes », « résidu tordu de fond de burette» et j’en oublie. Mais ce qu’il disait, c’est rien à côté de ce qu’il faisait. Il me bousculait, me tapait la tête, il profitait de chaque occasion pour m’embêter et se moquer de moi. Même violemment, presque. À un moment, il m’a pris ma casquette, et il la tenait à bout de bras, pour m’empêcher de la reprendre. Il sait bien que je suis différent. Que je ne peux pas tout faire comme les autres, à cause de ma bosse, et de ma taille. Et de ma tête. Mais ça ne le gênait pas pour en profiter, et rire fort. Et se moquer.

Plus tard, juste au coin de ma rue, c’est le lacet défait qui a tout démarré. Il avait fait ça aussi, la fois d’avant, Mario. Me défaire mes lacets pour que je marche dessus et que je tombe. Ou pour se moquer de moi parce que ça prend beaucoup de temps pour les refaire. Cette fois là, j’ai marché dessus, juste au moment où le camion prenait le virage en descente, en haut de la rue. En marchant sur le lacet, j’ai trébuché vers l’avant, vers la rue. Le chauffeur de camion m’a vu de loin et il a donné un coup de volant. Le camion est parti à gauche et il a roulé sur une grosse poubelle d’immeuble. La poubelle a explosé en craquant, et la cabine du camion a basculé, pendant que je me relevais et que je me jetais en arrière pour pas être écrasé. Le camion est tombé sur le côté, il a dérapé et ça a fait un vrai feu d’artifice, avec toutes les étincelles qui giclaient de chaque côté, dans un bruit énorme, pendant qu’il cognait sur les voitures, leur arrachait le côté. J’ai rampé sur le dos, pour m’éloigner le plus possible. Et puis en une seconde ça a été fini. Le camion s’est encastré dans l’immeuble en travaux et il n’a plus bougé.

C’est dangereux, d’être bête…

Mais je raconte mal…

Avec moi, c’est pa pareil, je suis diféren.
J’ai pensé longtemps à cette soirée. À ce que j’ai dû endurer. Bien sûr, je l’endure en permanence. Mais cette fois là, l’humiliation était vraiment poussée à son comble. Et pas moyen de faire autrement que de supporter stoïquement, ne serait-ce qu’à cause de la différence de gabarit entre mon tortionnaire et moi-même. Ainsi que de son état d’ébriété, qui m’interdisait d’attendre de lui tout comportement digne d’un être humain. Alors j’ai supporté, en serrant les dents, en me faisant rentrer les ongles dans les paumes tant je serrais fort les poings. Et dès cet instant, j’ai commencé à préparer mon coup.
Quand Mario a tiré sur mes lacets puis m’a poussé en espérant que je tombe – ce qui n’a pas manqué de se produire – j’ai su que je tenais mon idée. À ce moment là, j’ai même eu du mal à retenir un sourire, qui n’aurait sans doute pas amélioré mon sort. J’ai laissé passer l’orage, comme on dit.

Le reste a été long à préparer, mais finalement moins que je ne l’avais estimé. J’avais tous les éléments, information, trajet, lieu exact où agir, le tout en moins de quatre jours. Le cinquième jour, tout s’est mis en place.

A 17 h 42, je me suis arrêté au coin de rue précédent, et j’ai dénoué mes lacets. Puis j’ai repris mon trajet, je suis allé installer l’obstacle à la bonne place, sous le bon angle et j’ai rejoint mon point de départ à 17 h 46. Je parle peut-être comme un débile mental, et j’en ai sans doute l’apparence. Mais je vous mets au défi de calculer les paramètres mieux que je ne l’ai fait ! J’ai attendu exactement sept minutes, le temps pour le camion de remonter la côte de la fabrique et d’entamer sa descente de l’autre côté de la colline, prenant progressivement de la vitesse. Au moment précis où il s’engageait – bien trop vite – dans son dernier virage, j’ai marché sur mon lacet, au bord du trottoir. Et je suis tombé sur la rue. Le chauffeur, par pur réflexe, a donné un violent coup de volant, à l’instant où il m’a vu. Du fait de sa vitesse et de la pente de la rue, son véhicule a aussitôt commencé à basculer sur le côté, basculement qu’il aurait sans doute pu rattraper si la cabine n’avait heurté puis roulé sur les débris de la grosse poubelle d’immeuble qui dépassait de la file de voitures en stationnement. Pendant ce temps, je me relevais et plongeais en arrière pour éviter d’être moi-même écrasé par l’arrière du camion fou. Ma reptation sur le dos m’a permis de quitter sa trajectoire juste à temps, au moment où il commençait à percuter les voitures garées du côté gauche de la rue, l’une après l’autre, produisant à chaque heurt un bruit sourd de tôle froissée accompagné par des gerbes d’étincelles du plus bel effet. Je me suis redressé sur mes coudes pour profiter du spectacle jusqu’au bout, jusqu’au moment où la cabine du camion s’est encastrée dans un faisceau de tiges de ferraillage, entreposées au bas d’un immeuble en travaux. Les longues tiges d’acier se sont écartées sous le choc, perforant le pare-brise du camion sur toute sa surface de leur mortelle raideur métallique. En un instant, le silence est revenu dans la rue. Plus rien ne bougeait dans le camion de Mario.

Avec moi, ce n ’est pas pareil, je suis différent. Je me venge à MA façon.

C’est intéressant, d’être bête, parfois. Les gens ne se méfient pas…

Back