46 façons de mourir / -34

Back

 

-34 Saint Jude

– On a vraiment eu beaucoup de mal avec le vieux. Ce n’est pas faute d’avoir tout essayé, ça je peux vous le garantir ! Et pas non plus parce qu’on est des amateurs : si j’avais perdu un cheveu à chaque fois que j’en ai aidé un à passer, j’aurais le crâne plus lisse que les fesses d’un nouveau-né. Quoi ? Bon, d’accord, j’exagère un peu. Mettons… une touffe de cheveux. En tout cas, côté nettoyage, ce n’est pas me vanter que de penser que je suis un vrai professionnel. Mais avec celui-là, pas moyen d’y arriver. Et pas parce qu’il y mettait de la mauvaise volonté, au contraire. Il avait eu l’air plutôt content de nous voir arriver, et à aucun moment il n’a essayé de nous empêcher de faire le travail. C’est juste… qu’on n’y arrivait pas.
– Je… je ne comprends toujours pas pourquoi vous me racontez tout ça.
– Vous ne comprenez pas ? Mais je croyais que c’était votre boulot d’entendre ce genre de choses. Que vous étiez spécialisé dans la grande lessive.
– S’il vous plaît !
– OK, pardon. Je ne voulais pas être désagréable. C’était juste une façon de parler. Parce que, au fond il y a de ça, non ? On vous raconte tout et on ressort de chez vous aussi propre et blanc qu’une culotte de pucelle.
– Vous savez bien que ce n’est pas aussi simple que ça.
– Ouais, ouais, je sais. Quoiqu’il en soit, laissez-moi poursuivre, on ne va pas y passer la nuit, hein ? Qu’est-ce que je disais, déjà ?
– Le vieux qui vous a posé des problèmes…
– Ah oui, c’est vrai. Vous pouvez me donner à boire, je crève de soif. Merci. Bon, le vieux. Au départ, c’était un boulot comme un autre. Une commande classique, du fric à récupérer, et une place à nettoyer. J’y suis allé avec un de mes assistants. Un gars sérieux, solide. Du métier, de la discrétion, de l’efficacité. Tout ce que j’aime. Des années que je l’employais… Tiens, rien que d’y penser ça me fait de la peine : un gars si professionnel, si efficace, c’est une misère qu’il m’ait laissé tomber. Enfin pas ce soir-là, hein ! Il a été impeccable, comme d’habitude. Mais ensuite, il n’a plus jamais voulu travailler pour moi. Comme si c’était de ma faute… Enfin, inutile d’en reparler, ça n’y changera rien. Alors on est allé chez le vieux. On a sonné, frappé : pas de réponse. On s’y attendait un peu, remarquez : quand on débarque quelque part, c’est rare qu’on nous accueille avec le champagne et les petits gâteaux. En gros, il y a deux types de réactions : ceux qui se cachent, et ceux qui supplient. Celui-là semblait appartenir à la première catégorie. « Pas grave » qu’on s’est dit, « on va passer par derrière. » Aussitôt dit, aussitôt fait. Pas rassurante, la baraque. Pas d’électricité, de la poussière partout et une odeur, je ne vous raconte pas ! À peu près aussi agréable que le trou du cul d’un goret. Mais bon, le boulot c’est le boulot, on n’était pas là pour s’amuser. Et puis – pour être honnête – c’est rare que ça sente la rose quand on en termine avec un client. Là, ça puait déjà avant, c’est tout. Alors on a cherché, à la lumière de nos lampes de poche, et on n’a pas été long à le trouver. À la cave, pour être précis. Couché par terre, sous l’escalier. Il n’a même pas bougé quand on lui a éclairé la face. C’est bien simple, je me suis dit : « on arrive trop tard, il a déjà ravalé son acte de naissance. » Si j’avais su…
– Et l’argent ? C’est bien ça que vous veniez chercher, non ?
– L’argent ? Pff… Ce coup là, on aurait mieux fait d’aller rançonner des sans-abri, on en aurait ramassé plus, je peux vous le dire. Fauché comme les blés il était, le vieux. Et c’est pas faute d’avoir cherché. Vous savez, parfois, on en rencontre, des oiseaux qui nichent dans un galetas merdique, habillés avec des loques dont un clochard ne voudrait pas, mais qui dorment sur des matelas de billets. Hé bien je peux vous dire que ce n’était pas son cas. On a tout retourné, tout sondé, le seul argent qu’on a trouvé c’était un vingt-cinq sous coincé entre deux lattes du parquet. Probablement depuis la guerre d’ailleurs, vu son état. Quelle misère…
– Et ensuite ? Qu’avez-vous fait ?
– Ben ce pour quoi on était payé, tiens. En tout cas on a essayé. Faut que je vous dise que quand on fait appel à moi, c’est toujours avec l’option « nettoyage. » C’est même pas une option, d’ailleurs. Le fric, quelque part, c’est secondaire. Un bonus, en quelque sorte…
– J’imagine que par « nettoyage », vous voulez dire « assassinat » ?
– Oh, tout de suite les grands mots ! Vous êtes bien tous les mêmes, à vous en gargariser comme si c’était dramatique.
– Parce que ça ne l’est pas ???
– Non, pas à mon sens. Ce n’est pas comme… disons un vol avec violence, dépouiller un passant. Là – comme dans tous les cas que je traite – ça fait partie du contrat, dès le départ. Ils savent qu’ils doivent du fric, et ils connaissent le prix à payer s’ils ne le rendent pas. Mais de toute façon, ce n’est pas le sujet. Et puis justement, dans ce cas là, on a eu un gros problème.
– De quel ordre ?
– Je vais vous raconter, ne vous inquiétez pas. Repassez moi mon verre, d’abord… Bon, ce vieux-là, dès le début, on aurait dû se méfier. Il était bizarre. Pas la moindre réaction quand il nous a vu débarquer, à part ses yeux qui nous fixaient. Pas de réponse à nos questions, même quand on lui a caressé les côtes à la batte de base-ball, histoire de lui délier la langue. Comme s’il ne sentait rien. C’est bien simple, ça nous a ôté le goût de continuer. Alors on a tout retourné, avec le succès que je vous aie dit. Et au vu du résultat, on s’est dit qu’on allait boucler le boulot au plus vite, histoire de ne pas perdre de temps pour rien.
– Et ?…
– Et justement, on a pas pu.
– Pas pu ?
– Non. Pas faute d’avoir essayé. La première fois, c’est mon collègue qui s’en est chargé. C’est un vrai virtuose du gourdin, et cette fois là, comme à son habitude, on peut dire qu’il a mis du cœur à l’ouvrage. J’ai pas vraiment regardé faire, je ne suis pas du genre qui y prend plaisir. C‘est juste un travail, quoi. Quand il a eu fini de cogner, il m’a fait signe et on a fait demi-tour. Sauf qu’à peine on avait fait trois pas qu’on a entendu un bruit. Pensez comme ça m’a étonné ! Le vieux devait être aussi attendri qu’un steak haché, après la volée qu’il venait de se prendre. J’ai regardé mon collègue, il m’a regardé en haussant les épaules. Et on y est retourné. Et on a vu que le vieux s’était retourné contre le mur, comme si de rien n’était. Là j’ai commencé à gueuler un peu, mon collègue – au fait, excusez-moi, mais vous comprenez bien que je ne peux pas vous donner son nom, hein ? – mon collègue a gueulé lui aussi, disant que ce n’était pas sa faute si le vieux était pas dégommé, vu qu’il l’avait assez aplati pour le faire passer sous la porte. Alors on a recommencé, à deux cette fois-là. Et puis on a attendu un peu, histoire d’être certain que le travail était bien fait. Mais quand j’ai vu le vieux se gratter la tête, comme si de rien n’était, là j’ai commencé à voir sérieusement la trouille. Je ne sais plus exactement combien de fois on s’y est repris, tout ce dont je me souviens, c’est qu’à un moment j’étais rendu complètement hystérique, et je gueulais : « Mais tu vas finir par crever, saloperie ! » Et là, il m’a répondu ! Oh, je vois bien que vous ne me croyez pas, mais c’est pourtant vrai. Les seuls mots qu’il a prononcés, mais je m’en souviens encore comme si c’était hier. Avec une voix beaucoup plus jeune que je ne m’y serais attendu, et pas l’ombre d’une difficulté à parler, comme si on venait de le caresser avec des plumes plutôt qu’avec des battes de base-ball. Il a juste dit : « Si seulement c’était possible… » Là, mon collègue a disjoncté. Il est parti en hurlant, comme s’il avait le diable à ses trousses. C’était peut-être pas loin d’être vrai, pour ce que j’en sais…
– Et vous ?
– Moi ? Hé bien je vous l’ai dit, je suis un professionnel. Ça me retournait, cette histoire, c’est sûr. Mais pas question de laisser du travail en plan. Alors j’ai réfléchi, réfléchi et j’ai fini par trouver la solution. Juste à côté de la baraque du vieux, en arrivant, j’avais repéré un chantier de construction. Je ne savais pas de quoi, mais ça n’avait pas d’importance. Alors je suis retourné à ma voiture, j’ai sorti une housse à macchabée du coffre, et j’ai été chercher le vieux. J’étais pas bien fier quand il a fallu l’y mettre, mais il n’a pas plus bougé que quand on essayait de le transformer en pâte à pizza. Puis je l’ai traîné jusqu’au chantier, j’ai mis en route une bétonnière, préparé du ciment. J’en ai coulé dans un coffrage qui n’attendait que ça et j’ai balancé la housse dedans. J’ai fini de couler le béton, nettoyé tout ça, fait un peu de ménage dans la baraque, histoire d’être certain de ne pas avoir laissé de traces. Et puis, je suis rentré chez moi. Voilà l’histoire.
– …
– Oui, je sais, vous ne me croyez pas. Mais ce n’est pas grave. Il fallait que je vous raconte tout ça. Pour moi. Maintenant, vous en faites ce que vous voulez, hein ! Ça ne me regarde plus.
– C’est… c’est une bien curieuse histoire que vous m’avez racontée là. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi c’est à moi que vous vouliez la raconter.
– Pourquoi vous ? Mais c’est bien simple, vous allez voir. Quelques semaines après cette fameuse nuit, je suis repassé dans le quartier. Par hasard, enfin je pense. J’ai vu la maison du vieux, en plein jour. Et j’ai aussi vu le chantier, qui avait bien avancé. Le chantier de construction de votre église. Voilà, curé. C’est ça que je voulais vous raconter. Faites-en ce que vous voulez. Et maintenant laissez-moi.

Le prêtre sorti la tête basse, l’air songeur, de la cellule du condamné à mort. Toute cette histoire était… Incroyable ? Certes, elle l’était. Et pourtant… Cela faisait quelque temps, déjà, qu’il se demandait quel rongeur ou insecte pouvait bien produire le crissement quasi-imperceptible qu’il avait remarqué, dans le silence de la nef. Un crissement qui semblait provenir du socle en béton de la statue de saint Jude, dans une chapelle latérale. Saint Jude, le saint patron des causes impossibles…

Back