46 façons de mourir / -32

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-32 Première négociation commerciale

Yaowr est assis, face au feu. Deux des femmes se disputent un morceau de carcasse, tirant, tapant, griffant, jusqu’à ce que Yaowr, d’un grondement, interrompe la scène. Elles le regardent, inquiètes, supputant le risque qu’il intervienne et reprenne la pitance objet de l’algarade. Comme pour confirmer leurs craintes, il se lève d’un mouvement souple, les rejoint en trois pas et leur arrache le butin d’un geste rapide, sans rencontrer d’opposition. Yaowr reste un instant immobile, la carcasse à la main, ses yeux allant de l’une à l’autre. Pour finir, il brise en deux le morceau de ses mains puissantes et en jette une partie à chacune avant de retourner s’asseoir. Les deux femmes, étonnées par ce qui vient de se produire, restent immobiles, les yeux fixés sur Yaowr. Constatant qu’il les ignore, elles se jettent sur la nourriture, surveillant du coin de l’œil leur rivale, au cas où…

Pendant la scène, le reste de la tribu est resté immobile, s’efforçant de trouver une bonne raison pour regarder ailleurs. C’est que Yaowr n’est pas un homme facile : susceptible, agressif et surtout – surtout – terriblement habile une massue à la main. Ce n’est pas sans raison qu’il est le chef ! Cependant, un homme a bravé le risque d’attirer sur lui l’attention de Yaowr.

Cet homme c’est Wahee-Wahee, dont le nom vient des petits cris qu’il pousse quand quelqu’un le bouscule ou le frappe. Il faut dire que Wahee-Wahee est le souffre-douleur de la tribu. Petit, maigre, tordu comme une liane desséchée, ce n’est qu’en mendiant et volant qu’il parvient à ne pas mourir de faim. Trop faible et trop lent pour obtenir le moindre résultat à la chasse, il n’a dû sa survie qu’à la protection de Grôhl, le précédent chef de la tribu. Grôhl qui lui faisait cadeau de ses rogatons – os à-demi rongés, racines ligneuses ou fruits pourris – et lui a ainsi permis, durant de longues années, de tromper sa faim à défaut de la satisfaire. Bien sûr, la bonté de Grôhl n’était pas désintéressée et c’est plus souvent qu’à son tour que Wahee-Wahee a dû subir les assauts amoureux d’un Grôhl qui ne se suffisait pas des femelles de la tribu. Mais quand on a faim, perpétuellement faim, ce genre de désagrément est somme toute mineur et Wahee-Wahee l’acceptait de bonne grâce, sinon avec plaisir.

Mais tout a changé. Un soir, alors que rien ne le laissait présager, Grôhl a été défié par Yaowr. Tous ont prudemment reculé, hors de portée des coups de massue qui n’allaient pas tarder à s’abattre. Grôhl a regardé Yaowr avec incrédulité, ne parvenant pas à voir en lui autre chose que son fils, l’adolescent superbe dont chaque jour qui passait augmentait la prestance, la carrure et la force. Grondant d’une façon terrifiante, Grôhl s’est avancé vers Yaowr, sans même prendre la peine de ramasser sa massue. Aucun d’entre eux n’aurait osé faire front à pareille démonstration de puissance, se rappelant tous le sort qu’avaient connu les précédents candidats à la succession.

Aucun d’entre eux, mais pas Yaowr. Quand Grôhl est arrivé à un pas de Yaowr, ce dernier a lancé vivement la roche qu’il tenait dans sa main gauche, dissimulée dans l’ombre de son dos. Grôhl n’a rien vu venir, le rocher l’a frappé en pleine face. Titubant et grognant, il a fait un pas en arrière. Son dernier pas. Yaowr n’a pas attendu d’autre occasion : il a levé sa massue et, hurlant sa puissance, l’a abattue sur le crâne de Grôhl. Une fois, deux fois, dix fois. Grôhl s’est effondré, mais Yaowr a continué de frapper, réduisant la tête de Grôhl à l’état de bouillie sanguinolente, parsemée d’éclat d’os brisés. Quand sa fureur et sa folie se sont enfin apaisées, Yaowr s’est arrêté de frapper. Il s’est alors tourné vers le reste de la tribu. Les a regardés sans ciller puis a poussé un hurlement de triomphe. Personne n’a contesté son nouveau statut de chef.

Et c’est vers ce chef que ce soir Wahee-Wahee se dirige. Il arbore un air mielleux, souriant dans sa barbe pelée. Dans la main droite, il tient par les oreilles un lièvre vivant, qui donne d’épisodiques ruades. Tous se demandent comment il a bien pu s’en emparer, lui d’ordinaire si piètre chasseur ! Tous s’étonnent de le voir avancer vers Yaowr, sans méfiance ni crainte apparente. Que veut-il donc ? Wahee-Wahee approche encore, s’arrêtant aux côtés de Wee, une jeune femme. Il pose la main gauche sur l’épaule de cette dernière, qui n’ose bouger. Puis il regarde Yaowr, droit dans les yeux. Et il soulève le lièvre, tendant le bras vers Yaowr. Il veut la femme.

Yaowr regarde la scène, semblant ne pas comprendre. Soudain son regard s’éclaire et il s’esclaffe bruyamment. L’audace de Wahee-Wahee lui plait ! Ce dernier reste sans bouger, un sourire incertain sur les lèvres, attendant avec anxiété la décision de Yaowr. Les minutes s’écoulent, allongées à plaisir par Yaowr qui se délecte des angoisses de Wahee-Wahee. Finalement Yaowr se lève, empoigne sa massue et s’avance vers le couple. Wahee-Wahee se tasse, s’attendant au pire. Mais Yaowr tend le bras, enlève le lièvre des mains de Wahee-Wahee. Puis il montre Wee et d’un geste de la main indique que Wahee-Wahee peut l’emmener. Sans trop y croire encore, ce dernier fait signe à Wee de se lever. Le trio reste encore un instant immobile, puis Wee et Wahee-Wahee font demi-tour et prennent la direction des fourrés. Wahee-Wahee arbore un sourire si large qu’on pourrait craindre que ses oreilles ne tombent dedans : il vient d’inventer le commerce !

Ils ont fait trois pas quand – vif comme l’éclair – Yaowr les rattrape et fracasse le crâne de Wahee-Wahee d’un seul coup de massue bien ajusté. Il vient d’inventer la rupture de contrat…


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