46 façons de mourir / -29

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-29 Dans les plaines du centre

Le soleil est encore haut dans le ciel et il cligne des yeux pour distinguer la piste sinuant dans les herbes. Les cahots sont nombreux ; pourtant si la jument parvient encore à tirer le chariot, ce n’est qu’à faible vitesse. Aussi sont-ce plutôt de lents balancements que de violents à-coups. À l’horizon, dans toutes les directions, les plaines s’étendent. Prairies vert-jaune immobiles sous le soleil d’été, à peine troublées en de rares endroits par de petits bosquets, des collines basses et isolées. Un tourbillon de mouches survole la tête de la jument, dont les oreilles s’agitent, traçant mécaniquement des cercles pour éloigner les insectes importuns.

Il somnole à-demi, assomé autant par la chaleur que par la dénutrition. Voilà quatre jours que leurs maigres provisions se sont épuisées. Tout au moins celles qu’ils avaient pu conserver après l’incident maudit qui a vu, une semaine plus tôt, leur chariot basculer dans un ruisseau boueux. Celui-ci envahissait en partie le sentier qu’ils avaient emprunté pour traverser un bois obscur, peu après un violent orage. En débordant, il avait dévoré les parois des ornières du sentier et, emporté par la pente, le chariot a basculé sur le flanc. Quand ils ont enfin réussi à le redresser et à repartir, c’était après avoir perdu la quasi totalité de leurs réserves de farine et une bonne partie de leurs haricots, emportés au fil de l’eau. La situation s’est révélée encore plus grave le surlendemain, quand ils ont découvert que leur restant de légumes secs avait pris l’eau et était en train de pourrir.

Une semaine plus tard, ils continuent leur errance vers l’ouest, comme un bateau ivre qui n’a plus de bonne direction à suivre. Ni de mauvaise, d’ailleurs : les étendues de prairies vides de toute présence humaine les entourent, sur des distances qui prendraient des semaines à être parcourues, et ce vers n’importe lequel des points cardinaux.

L’ouest. Non, l’Ouest, plutôt. La majuscule s’impose, ne serait-ce qu’en signe de respect pour l’immense espoir qu’ils ont placé dans ce voyage. Une nouvelle vie, un nouveau départ. Pas la fortune, non, ce n’est pas cela qu’ils cherchent. Tout au plus un lieu où vivre et travailler. Vivre heureux, paisiblement. Mais il ne suffit pas de vouloir quitter la ville et ses usines, quitter l’exiguïté et l’inconfort pour se trouver soudain qualifiés pour les voyages et la vie au grand air…

Ils ont vite constaté qu’ils n’avaient qu’une idée très imparfaite de la piste de l’Ouest. De sa longueur. De ses difficultés. Ils avaient pourtant pensé à tout avant de s’élancer dans leur rêve. Provisions, outils, vêtements, armes de chasse. Pensé à tout ce qu’ils pouvaient concevoir. Mais la longueur du trajet, en mois plutôt qu’en semaines, la difficulté de la piste, leur incapacité à tuer du gibier, citadins ignorants de ces choses qu’ils étaient, cela ils ne pouvaient pas le prévoir. Pas plus qu’ils ne pouvaient prévoir les fièvres qui allaient emporter les jumeaux, en moins de deux jours, leurs beaux yeux bleus se voilant de concert, comme deux chérubins toujours unis, même dans la mort. Sa femme et lui étaient resté prostrés, sur place, pendant plusieurs longues journées. Lui, avait enterré ses enfants au sommet d’une colline, confectionné une croix de fortune et regardé vers l’Ouest, un long moment. En redescendant de la colline, il avait rechargé le chariot, puis repris la route. Sa femme, couchée à l’arrière, n’avait pas soufflé mot.

Le soleil a encore baissé et l’aveugle, aussi cesse-t-il de regarder le chemin, laissant cette tâche à la jument. La tête appuyée sur la toile de la bâche, le front calé contre le montant du chariot, il somnole. Il tente de chasser de son esprit l’obsédante pensée qui cherche à tout prix à s’imposer : inconsciente depuis deux jours, râlant plus qu’elle ne respirait avant de devenir silencieuse – mais depuis quand ? – sa femme gît couchée dans le chariot. Il sait, il devine, il craint de n’être plus accompagné que d’un cadavre, étendu à peine un mètre derrière lui. Il le craint si fort qu’il n’ose se retourner, malgré son envie de savoir. Malgré la petite musique de la panique qui emplit peu à peu son esprit conscient, ou ce qu’il en reste.

Le fusil est toujours posé en travers de ses genoux, mais voilà plusieurs jours qu’il ne fait même plus semblant d’essayer de tirer sur les silhouettes animales qu’il distingue parfois, brièvement. Incapable d’atteindre quoi que ce soit, incapable de réagir assez vite pour avoir la moindre chance face au gibier méfiant de ces plaines. Lui qui croyait croiser d’immenses troupeaux de bêtes sauvages et apprendre sur le tas à dépecer un bison, raclant les peaux pour garder les fourrures, il a vite déchanté. Depuis qu’ils se sont engagés dans le désert vert des prairies, seuls de rares rongeurs de petite taille se sont montrés. Ses tentatives de piégeage ont toutes échoué lamentablement ; quant à la chasse proprement dite, il s’est vite rendu compte qu’il n’avait rien d’un coureur des plaines. Il s’en est fallu d’au moins trois pieds qu’il ne parvienne à toucher un lapin plus curieux que les autres, son meilleur résultat à ce jour. Qu’il paraissait subitement lointain, le temps des maigres achats dans les magasins de leur quartier ! Ici, depuis des semaines, ils dépensaient sans jamais rien récolter, à part des miles et des miles de trajet, des heures et des heures de fatigue.

Les yeux fermés, il se repasse en boucle des scènes de son passé récent. Il tente de revivre la séquence d’évènements qui les a amenés à faire le grand saut dans l’inconnu. Il essaye de rendre ces souvenirs amers le plus vivant possible, sur l’écran rougeâtre de ses paupières closes, pour effacer les mauvais choix et recommencer la partie. Il compte peut être sur quelque obscure magie, dans le délire que la faim commence à lui imposer. Mais même dans ses rêves, il s’entend répéter encore et encore les mêmes phrases idiotes, avoir les mêmes accents triomphants en parlant de cet Ouest mythique qu’ils allaient investir, en imaginant une vie qui n’aura jamais d’autre existence que dans ces paroles d’espoir. Ces paroles naïves, tellement naïves… Quand il ouvre les yeux, accablé, il constate que sa vision est floue, brouillée par des larmes épaisses et collantes. Il se frotte les yeux et gémit doucement, sans même s’en rendre compte.

C’est à cet instant précis que la jument fait un écart. Effrayée par un éclat de soleil sur une pierre, le cri d’un oiseau ou peut-être rien du tout. Elle aussi est épuisée. Pas affamée mais tout simplement trop vieille pour le fardeau qu’elle tire. L’écart est infime, mais il le sent avant même que l’animal ne pose le sabot sur un petit tas de terre, traître taupinière qui masque le danger. Le poids de la jument fait s’effondrer les fragiles galeries, sa jambe s’enfonce puis se brise net quand l’inertie conjuguée du cheval et du chariot entraîne l’ensemble de l’équipage vers l’avant, bloquant la rotule au ras du sol. La jument s’écroule en hennissant tandis que le chariot vient buter dans son arrière-train. Frappé par des ruades désespérées, celui-ci recule brutalement de quelques centimètres, et l’homme est projeté vers l’avant avant d’avoir eu le temps de se trouver une prise. Il vole littéralement au-dessus de la jument, avant de s’écraser au sol, face dans les herbes. Son bras gauche est douloureusement coincé derrière lui et, quand il tente de se relever, la douleur lui fait perdre conscience.

Plus tard, il ouvre un œil et constate que la nuit de son esprit est aussi tombée sur la plaine. Il regarde les étoiles floues, jusqu’au petit matin, jusqu’à ce que la nuit se dissolve dans le coma, dans le néant.

Ce n’est que seize mois plus tard que leurs restes et ceux du chariot furent découverts par un autre groupe de candidats à la terre promise. Ces derniers leur firent le don d’une tombe marquée d’une croix anonyme, juste au bord de la piste.

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