46 façons de mourir / -25

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-25 Nuageux avec averses dispersées

Il hésite au moment de quitter son travail. Les prévisions météorologiques ont peu évolué depuis le matin : « nuageux avec risque d’orages et averses dispersées. » Ce qui l’a décidé, vu le grand soleil du matin, à se rendre à son travail à bicyclette. Mais la prévision était bonne, et la journée a vu passer trois fronts orageux de belle facture, avec spectacle son et lumière sur le centre-ville. Éclairs sur les tours, déluge bref mais violent, suivi d’ondées éparses avant le retour du soleil. Vers 16 h 00, il a commencé à surveiller régulièrement la vue sur les montagnes de l’arrière-pays que sa fenêtre lui offre, du haut de son trente-deuxième étage. Avec contrôle sur les sites météo de l’Internet. Hum… Ce n’est pas gagné. À une demi-heure ou une heure près, il risque bien de se retrouver sur le trajet du quatrième front orageux de la journée. Autant dire qu’il a intérêt à prendre la bonne décision, car les orages ici sont du genre tropicaux. Les masses d’air, gorgées d’humidité après avoir survolé la chaîne des Laurentides et ses forêts, relâchent d’un seul coup leur cargaison en traversant l’aérologie complexe de l’île, avec le courant d’air froid que le fleuve génère et les remous que la montagne centrale crée dans les flux d’air. Ça ne dure jamais très longtemps, mais quand ça tombe, mieux vaut être en maillot de bain plutôt qu’en costume de cérémonie !

Il se décide au dernier instant, une fois redescendu au rez-de-chaussée de la tour. Un coup d’œil au ciel vu d’en bas et il décide de tenter sa chance avec la bicyclette. Le métro et les bus sont tellement étouffants qu’il n’a pas de mal à se convaincre. Trois-quarts d’heure, oui, ça doit pouvoir tenir. Bientôt il a enfourché sa monture et zigzague entre les files de voitures qui se traînent dans les encombrements de la fin de journée. Les deux premiers kilomètres de son trajet sont les plus pénibles, car il est contraint d’emprunter des axes importants, saturés de circulation. Et si sa condition de cycliste lui permet d’aller deux fois plus vite que les voitures, c’est au prix d’une attention de tous les instants qui ne suffit pas toujours à éviter les dangers qui le guettent : la portière traîtresse qui s’ouvre sans préavis, le piéton inconscient qui apparaît soudain entre deux voitures, parfois distrait, le téléphone sur l’oreille. Quand ce n’est pas le conducteur pressé qui coupe la route sans préavis pour ne pas manquer une lumière verte. Mais comme tous les amoureux de la bicyclette, il considère que ces risques valent bien d’être pris en regard des plaisirs qu’il se procure…

Aujourd’hui les encombrements sont plus denses et plus longs que d’habitude, probablement à cause du festival qui commence ce soir et dont les scènes occupent un quadrilatère imposant en plein centre-ville, déroutant un flot de circulation supplémentaire dans des artères qui n’en ont pas besoin pour être engorgées à l’heure de sortie des bureaux. Mais il finit par quitter la zone encombrée au fur et à mesure qu’il pédale vers l’est. Plus qu’une rue à remonter, et il sera sur la piste cyclable pour la dernière partie de son trajet. La plus longue, mais la plus agréable, qui se termine en traversant le parc à côté duquel il habite. C’est à cet instant qu’il reçoit la première goutte. Il grimace.

Après avoir levé la tête et consulter le ciel, il suppute ses chances. Pas certain que ce soit les prémisses d’un déluge : le ciel est certes sombre, mais il n’est pas noir. D’un autre côté, le ciel est suffisamment uniforme pour ne plus pouvoir se bercer de l’espoir d’un retour du soleil. C’est parti pour pleuvoir et c’est parti pour durer. Tant pis, il a joué, il a perdu. Inconsciemment, il force sur les pédales, accélérant légèrement son allure. Il baisse la tête et commence à regretter de n’avoir pas mis sa casquette, car ses lunettes se constellent rapidement de gouttes d’eau. Mais la casquette est enfouie tout au fond de son sac, lui-même solidement arrimé sur son porte-bagages. Et ce serait trop de complications que de s’arrêter, défaire le harnachement, extraire le couvre-chef et remettre le sac en place. Alors il plisse les yeux et tente de s’accommoder de ses verres couverts d’eau. Il jette parfois un coup d’œil – de son œil de myope – au-dessus de la monture. Il sait qu’il doit redoubler d’attention, car la visibilité a baissé pour tout le monde, de même que la chaussée est glissante pour tous, cyclistes comme automobilistes.

La pluie s’accentue doucement, formant maintenant un rideau continu à travers lequel il se déplace. L’eau a traversé ses vêtements et il ne doit qu’à sa température élevée de ne pas frissonner. « Une douche à l’eau tiède, ce pourrait être bien pire » se dit-il. Mais l’eau dégouline maintenant de son front, et ses sourcils ne parviennent plus à arrêter son écoulement. Il plisse encore plus les yeux, s’ébroue, tente de s’essuyer le font du mieux qu’il le peut. Hé, c’est que ça pique ! L’œil gauche, qu’il frotte du bout des doigts, manquant d’envoyer voler ses lunettes. Il les rattrape de justesse et pousse un soupir de soulagement. Mais le soulagement en question est de courte durée, car l’œil gauche se rappelle à nouveau à son bon souvenir. Cette fois il est plus prudent en s’essuyant. Et voilà l’œil droit qui s’y met à son tour ! Cette fois, il s’arrête le long du trottoir, enlève ses lunettes et s’éponge, du mieux qu’il le peut, le visage et le front de son chandail en coton. Tâche difficile, vu que ledit chandail est lui-même gorgé d’eau ! Puis il repart.

À peine le temps de parcourir cinquante mètres que ses yeux le piquent de nouveau, le forçant à battre des paupières pour chasser la douleur et les larmes qui obscurcissent presque complètement sa vue. C’est à ce moment qu’il s’étonne que tant de sueur lui coule dans les yeux. Même s’il a un peu augmenté sa vitesse, il ne dépense pas pour autant une énergie très importante. C’est normal de transpirer sue un peu. Mais au point que la sueur lui brûle les yeux, comme elle ne commence à le faire qu’après au moins une heure de course, voilà qui est étrange. Il poursuit cependant sa route, se frottant les yeux l’un après l’autre, tout en continuant d’avancer vers l’abri de son domicile. Soudain, il croit comprendre. Ce n’est pas sa sueur qui lui pique les yeux, c’est la pluie ! Une pluie acide. Il en a entendu parler, il y a longtemps. Il pensait que l’évolution des industries et la pression des écologistes avait réglé le problème, à tout le moins ici, et que seuls les pays en voie de développement, pris dans une industrialisation anarchique et polluante, souffraient encore de ce genre d’événements. Eh bien, il faut croire qu’il se trompait. « Saleté de raffineries » se dit-il, « je suis sûr que ce sont elles qui nous font ce cadeau ! » Curieux, il avance la lèvre inférieure et tente de recueillir l’eau qui imbibe sa moustache. C’est vrai qu’elle a un drôle de goût. À ce moment, il prend peur. Il se demande si ce n’est pas dangereux d’être sous ce genre de pluie, s’il ne va pas attraper quelque maladie sournoise qui, dans vingt ans, viendra lui voler sa vie. On parle tellement, maintenant, de contaminations chimiques et de leur cohorte de cancers… Mais il a tort de s’inquiéter de l’avenir lointain.

Il s’en rend compte. Et au moment où il le comprend, les évènements s’accélèrent. D’abord, alors qu’il gravit le pont qui enjambe la voie ferrée, il sent son souffle se faire anormalement court, tandis que des picotements envahissent tout son organisme; autant l’intérieur de sa gorge que ses bras nus. Ses bras… Le picotement devient soudain douleur, brûlure, et il commence à gémir, puis à crier. Il hurle même, quand il voit sa peau rougir, puis se couvrir de cloques qui, en quelques secondes, éclatent. Il lâche son guidon et perd l’équilibre. Il tombe et la douleur l’engloutit tandis que son hurlement se perd en un gargouillis immonde dans sa gorge brûlée. À quatre pattes sur le pont, la dernière image qu’il enregistre – mais est-il encore vraiment conscient ? – est celle du convoi ferroviaire dont les wagons forment une étrange ligne brisée, consécutive au déraillement qui vient de se produire. Il ne voit pas le panache de fumée blanche qui jaillit vers le ciel, sortant avec un sifflement de bouilloire de la tôle pliée, déchirée, d’une citerne renversée, plus loin sur la voie ferrée. Il ne voit pas ces gaz se mêler à la pluie et arroser de leur gouttes corrosives et toxiques la zone sous le vent de l’accident. Il ne voit pas les secours – et pour cause : ils n’ont même pas encore été prévenus de la catastrophe. Il ne voit rien de tout cela : ses yeux sont brûlés.

De toute façon, il est mort.

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