46 façons de mourir / -24

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–24 Mauvaise soirée

C’est Julie qui l’a fait lever. « C’est le chat qui gratte, va lui ouvrir ! »
En maugréant, il s’est levé et, sans prendre la peine de s’habiller, s’est rendu jusqu’à la porte patio de la cuisine. Il a jeté un œil sur la galerie, ne distinguant rien à travers les vitres et la moustiquaire. Maugréant encore, il a tout ouvert.
Une bombe de souffrance pure a explosé dans son visage.
Il n’a rien vu, rien compris. Est tombé sur les fesses, puis sur le dos, portant les mains à son visage. Le contact a ravivé la brûlure et l’a fait hoqueter. À travers ses larmes, il a cru voir passer des ombres et a senti un pied posé brutalement sur sa poitrine. « Bouge pas, mon homme ! » La voix était rauque, avinée. Et tant le poids qui le clouait au sol que la vue en contre-plongée confirmaient que son propriétaire était du genre massif. Il s’est alors dit que l’explosion dans son visage devait être le poing du visiteur.

Dans la seconde qui a suivi, il a compris qu’ils étaient plusieurs, en voyant passer rapidement deux ou trois silhouettes dans son champ de vision incertain. Prenant la direction de la chambre. De Julie ! Dont la voix ne tarda pas à se faire entendre. Cri puis bruit de chair que l’on frappe. Gémissements. Et pleurs.

Il frémit, bouge d’un seul coup et parvient par la vivacité de son mouvement à déséquilibrer la montagne humaine qui lui marche dessus. Il fonce vers la chambre en se relevant, tourne derrière le bar et… s’écroule avec fracas dans le couloir, quand un missile humain – de petite taille celui-là – le percute en volant littéralement par-dessus le comptoir.

La douleur dans ses côtes au moment où il s’abat sur le sol lui faire perdre le souffle un instant, temps suffisant au monstre pour le rattraper et lui marcher de nouveau sur le corps, cette fois-ci au milieu du dos. La chose humaine complète la position en s’agenouillant et en lui maintenant la nuque d’une main large comme un ballon de basket-ball. Puis le géant lui tourne la tête de force. Et éclate de rire. Dans son champ de vision, il voit maintenant Julie. Elle est nue, maintenue par deux hommes, tandis qu’un troisième s’apprête visiblement à la violer.

La bande est typique, mélange de petits voyous aux physiques variés, mais avec un point commun : une violence pouvant aller jusqu’à la folie. Ce genre de groupe, depuis quelques mois, occupe épisodiquement la une des journaux par le récit horrifiant (mais ô combien sensationnel !) de leurs exploits. Ces derniers consistant à forcer un appartement, un pavillon, et à frapper, à violer ceux qui s’y trouvent, avant de repartir en emmenant des objets. Pas toujours ceux qui ont la plus grande valeur, d’ailleurs. Ce genre d’individus est à peine capable de faire la différence entre un humain et un animal, inutile de s’attendre de leur part à un intérêt pour autre chose que télévision, Hi-Fi ou magnétoscope. D’ailleurs, le hasard absolu semble présider au choix de leurs victimes, certaines faisant quasiment partie des assistés sociaux.

Ce soir c’est sur eux que cela tombe. À travers sa douleur, sa haine et son envie de vengeance, il trouve le moyen de se dire : « C’est vraiment, mais alors vraiment, une mauvaise soirée… »

Puis il s’est mis à gronder. D’une étrange voix rauque. Qui à fait rire tout le monde. Sauf Julie, qui s’est mise à gronder à l’unisson. Quelques rires de plus, bientôt éteints par l’étrangeté du son. Un son de bête, comme un loup. En quelques instants, les brutes ont perdu leur superbe, même si le nombre leur assure la domination. Le viol s’est arrêté avant d’avoir commencé, la main sur la nuque s’est faite insensiblement – mais de manière très réelle – moins ferme.

Il a grondé, de plus en plus fort, et Julie en a fait autant. Et puis, très vite, le son est devenu si intense, si fort, que la panique a saisi les voyous au ventre. Un tel bruit ne peut pas sortir d’une gorge humaine ! À l’instant même où ils ont compris ce qu’ils venaient de penser, tout s’est enchaîné rapidement. En moins de quinze secondes.

Les cinq premières secondes ont commencé par un hurlement à faire trembler les vitres, et par les mouvements quasi simultanés que les deux « victimes » ont effectués. Julie s’est tordue sur elle-même, et il en a fait autant. D’un geste qui paraissait impossible tant il supposait de souplesse. Elle a lancé la main droite et planté index et majeur dans les yeux de l’homme qui lui tenait le bras gauche. Prenant littéralement appui dans les orbites crevées, elle s’est redressée et a envoyé son talon dans la tempe de son voisin de droite. Puis elle s’est lancée sur l’aveugle qui hurlait et a planté la mâchoire dans sa pommette, faisant craquer les os et déchirant la chair.
Pendant cette même séquence de cinq secondes, lui s’est tourné sur lui-même et s’est jeté à la face du géant déséquilibré, auquel il a arraché la moitié du visage en quelques coups de mâchoires. Les dix secondes suivantes ont vu le reste des agresseurs refluer en désordre vers la porte, se bousculant pour l’atteindre, glissant dans le sang qui avait giclé sur le plancher, tentant de passer tous à la fois par le même étroit chambranle.

Deux y sont parvenus, ont atteint la porte de la galerie et ont disparus en hurlant dans la nuit. Les autres n’ont pas eu cette chance. Ils ont été intégralement dévorés, viscères passés au broyeur et os sciés, sortis avec les ordures.

C’était vraiment une mauvaise soirée.

Pour les agresseurs..

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