46 façons de mourir / -22

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-22 Captain Jon

– Entrez, entrez donc…

Il a montré l’entrée de la main et s’est effacé. J’ai pénétré le premier dans l’appartement, Michaël me suivant. Le Cap’tain est entré à son tour, et a refermé la porte. Refermé… Quand il a fait tourner la roue fixée au dos de cette porte, et ainsi verrouillé l’entrée, je n’ai pu retenir un gloussement de surprise. Il s’est retourné, m’a fixé de ses yeux gris fer, froncé ses sourcils aussi broussailleux qu’un amas de lichen, et a lancé :

– Dix ans sous-marinier, il y a des précautions qu’t’oublies pas !… Tu sais jamais quand une déferlante va te frapper par le travers. Et quand elle le fait, si tu veux éviter de passer ta nuit à écoper…

Puis il s’est avancé tout en ôtant son manteau de grosse laine bleue, qu’il a jeté sur une applique, d’un geste désinvolte. A le voir faire, on devinait que cela faisait partie de son rituel… De son retour au port, pour reprendre ses propres termes.

Nous l’avons rencontré dans un bar de la rue Saint-Laurent, tirant des bords entre les tables, virant lof pour lof vers le comptoir, avant que d’y jeter l’ancre. Il a hurlé : « Ohé, le coq, arrive donc ! Y’a du vent dans les voiles et un estomac vide ! », puis il a abattu violemment sur le zinc une main large comme un gant de base-ball. Le bar a vibré, quelques chopes de bière se sont entrechoquées, et le barman s’est approché. Il a lancé d’un air las : « Une pinte de Guiness et un sandwich aux harengs, comme d’habitude ? » Puis il s’est détourné pour s’affairer à la confection du-dit sandwich. Cap’tain Jon s’est alors retourné, accoudé au bar, et a commencé à scruter les clients, consciencieusement. C’est là qu’il nous a vus.





Michaël et moi, nous passions une soirée plutôt calme jusque-là. Une soirée d’été, à discuter tranquillement en sirotant nos bières, dans ce petit bar très calme. Enfin… calme jusqu’à l’arrivée de Cap’tain Jon. Ce dernier nous a repérés, jaugés, jugés. Et a décidé que nous étions le public adéquat. Il s’est dirigé vers notre table, à laquelle il s’est installé sans façon. Nous nous sommes regardés, surpris et amusés du culot de l’individu. Avant même que nous n’ayons pu ouvrir la bouche, il s’est lancé dans un monologue théâtral, nous entraînant sans coup férir dans le spectacle sans cesse renouvelé de sa vie. Un spectacle ? Que dis-je ! Une tragédie, un roman d’aventure, le matériel du plus grand best-seller de l’humanité depuis l’invention du best-seller. A le croire, tout du moins.

Il était fascinant.



La soirée de conversation languide s’est ainsi transformée en représentation d’un récit décousu et flamboyant, où ne manquaient ni l’exotisme des lieux, ni le suspense des intrigues, ni la force des sentiments. Nous étions, Michaël et moi, conviés à être les spectateurs privilégiés de ce spectacle gratuit. Enfin, gratuit… À l’exception bien naturelle des frais de bouche auxquels nous participâmes spontanément. Après tout, ce n’est pas à l’eau claire qu’une goélette passe le Cap Horn. Le rhum, ça remonte bien mieux au vent… Et il en a soufflé, du vent, pendant cette soirée. Des rivages glacés de la Patagonie aux touffeurs tropicales de la mer des Sargasses, des côtes sablonneuses et sauvages de l’Afrique aux icebergs du golfe du Saint-Laurent, les miles marins ont défilé, en une épopée qui ne s’interrompait que pendant les brefs instants où notre conteur marquait une pause pour  » se graisser le manche à air  » d’un petit verre de fort. A deux reprises, il a marqué une pause plus longue, a fouillé dans son sac pour en extraire une petite boîte métallique, dont il a sorti un cachet blanc qu’il a avalé.  » C’te saleté de malaria, quand t’as été pogné, t’es aux pilules toute ta vie…  » a-t-il ajouté avec un haussement d’épaules, tout en ré-enfouissant la boîte dans son sac de marin.





C’est ainsi que nous avons découvert le roman de sa vie, en Technicolor et son « surround ». Participé à ses côtés aux combats épiques contre les ouragans du Pacifique sud. L’avons suivi dans la jungle de Nouvelle Guinée, pourchassés par des papous anthropophages et ne devant notre salut qu’à une fuite éperdue soldée par un saut d’une cascade  » au moins aussi haute que les chutes du Niagara, au moins aussi large que les chutes Victoria « . Nous l’avons veillé, de longues semaines, après qu’il ait été recueilli, naufragé dérivant dans son canot vide d’eau et de nourriture, au large des Marquises. La fièvre d’alors, il nous l’a racontée. Comment elle l’avait inspiré, comment il avait vécu à son bord des aventures plus folles que tout ce que le cinéma pourra jamais produire. Comment il les avait mises en musique, en paroles, et avait connu la gloire, des années durant, allant de spectacle en spectacle dans toutes les villes de la côte des Malabars. Et comment son amour malheureux pour une femme inaccessible l’avait conduit à tout abandonner pour reprendre la mer, solitaire et amer. En une nuit, nous avons revécu l’Illiade et l’Odyssée, et plus encore…



Les heures succédaient aux minutes, cadencées par les vagues de ses récits, les reflux de ses amours et les tempêtes de ses désirs. Il continuait, à longs intervalles, d’extraire de son sac ses drogues et de les avaler en pestant. Elles semblaient lui donner un coup de fouet, le relançant sans cesse dans de nouveaux récits, ballotté d’une histoire à l’autre comme le nageur dans le torrent, par des flots trop impétueux pour être maîtrisés. Il était Simbad, et abandonnait son trésor, sacrifié à sa quête sans fin d’aventures. Il était Sir Richard Francis Burton et ne découvrait les sources du Nil que pour les abandonner aussitôt, s’enfonçant toujours plus loin dans des terres inconnues et terrifiantes, pour le seul plaisir de la découverte. Et toujours, toujours, chaque aventure commençait et se terminait à la mer, sur la mer, quand ce n’était pas dedans. Cet homme, ce conteur, nous offrait le plus incroyable des voyages : la découverte du monde entier, voyageant sur les flots déversés par son imagination en éruption.



Les heures succédaient aux heures, le bar se vidait, tout comme les verres qui couvraient notre table d’une couche presque uniforme. Les voyages nous faisaient traverser la planète du nord au sud et d’orient en occident, parcourant océans et déserts, richesse et abandon. Cap’tain Jon devenait de plus en plus rouge, sous l’effet conjugué de la passion de ses récits et des verres avalés. Des gouttelettes de salive jaillissaient périodiquement de sa bouche, tandis que ses gesticulations se faisaient amples et brutales. Après la sixième – ou était-ce la septième ? – pilule, il se tut subitement. Les yeux exorbités, la bouche à demi ouverte, il regardait droit devant lui, immobile.

– Ça va, Cap’tain ? Ai-je demandé, alors que l’inquiétude m’envahissait.

– … Ça va, ça va… C’est juste… Que je sens la tempête approcher. Faut… Faut que je rentre à l’abri, que je rentre au port…

Michaël et moi nous sommes regardés, et avons convenu du regard de le suivre. Notre trio s’est levé, a titubé jusqu’à la porte, est sorti dans la rue. Cap’tain Jon nous guidait, menant une navigation complexe dans les rues obscures. Pendant près d’une heure, nous avons erré dans la nuit. Finalement, Cap’tain Jon a désigné une porte en disant :  » C’est là que je suis mouillé. Mon port d’attache.  » Nous sommes entrés.



L’appartement nous a donné le tournis. Tout y était fait pour ressembler à l’intérieur d’un bateau. Des fenêtres aux encadrements de porte, des matériaux aux bruits et craquements divers, nous nous attendions presque à sentir le roulis nous déséquilibrer soudainement. Cap’tain Jon nous a indiqué un canapé long comme une année d’abstinence, et a disparu par des marches menant vers… la soute ? Il en est remonté quelques instants plus tard, une bouteille poussiéreuse à la main.

– C’est du bon, un cognac qui date de la Flibuste !

– De la…

– Ouaip ! Une cargaison récupérée à Kingston, en Jamaïque, en 17… Bah, qu’importe la date. C’est plus un alcool, c’est de l’extase en bouteille.

Il a ouvert la relique, nous a servi. Il n’avait pas menti…



Le voyage a repris. Toujours cadencé par les verres et les pilules. J’avais les mâchoires douloureuses à force de « Oh » et de « Ah ». Michaël, lui, se frottait la nuque en permanence, la bouche entrouverte et l’air abasourdi. Nous avons connu les brouillards de Terre-Neuve, et les doris remplis de morues jusqu’au franc-bord. Nous avons erré, perdus dans la brume, tendant l’oreille au moindre clapotis pour retrouver le navire. La pêche s’est ensuite transformée en chasse, tandis que, loup et agneau à la fois, nous traquions les U-Boten dans les rigueurs de l’hiver 1942, au beau milieu de l’Atlantique nord. Nous avons ainsi vécu plusieurs vies avant que les premières lueurs de l’aube ne filtrent par les hublots. Le Cap’tain Jon a semblé ralentir, comme si son vent intérieur venait de tomber au lever du soleil. Il s’est arrêté, et le silence a enfin régné. Par moments on entendait un craquement intermittent, qu’on aurait pu prendre pour celui d’un gréement à l’ancienne, mâts de bois et voiles de coton. Je ne savais plus si le rêve venait de commencer ou au contraire de cesser.



Après plusieurs minutes, je me suis levé en m’aidant des bras. Une fois debout, j’ai écarté les jambes pour assurer mon équilibre, avant de jeter un regard à Michaël. Affalé sur la table, il avait l’air d’être en plus piteux état que moi. Il s’est redressé, a chuté quand il a voulu se lever, s’est repris et a fini par s’accrocher à mon épaule.

– …nyva ?

– Ouais, Michaël, on y va. Cap’tain…

Le Cap’tain Jon nous a regardé, a levé son verre.

– Bon vent, matelots. Si la tempête s’apaise, j’irai jeter l’ancre au même bar, ce soir. On s’en prendra une…

Nous sommes sortis. Au moment où la porte se refermait, j’ai entendu une dernière fois le craquement de la mâture. Puis ce fut à nouveau le silence, que nous avons brisé en descendant l’escalier. Une légère odeur iodée flottait dans le hall…



Le soir même, n’ayant pu convaincre Michaël de me suivre, c’est seul que je retournais au bar. Cap’tain Jon n’y était pas. J’ai attendu, deux heures durant, avant de décider de me renseigner. Par chance, le barman connaissait bien Cap’tain Jon, et a pu m’indiquer le nom de sa rue. Muni de cette information, j’ai pu retrouver l’appartement. Vu le trajet pour le moins complexe que nous avions parcouru la veille – pour ne pas parler de l’état dans lequel nous l’avions parcouru – j’avais besoin d’aide pour être en mesure d’y retourner ! J’ai reconnu l’immeuble sans peine, et suis entré. À l’étage, la porte de Cap’tain Jon était légèrement entrebâillée. Je l’ai poussée, intrigué. Au beau milieu du salon, Cap’tain Jon était étendu, immobile. Le visage de craie, pétrifié dans un rictus de douleur et de peur. J’ai reculé, heurté douloureusement avec le bas du dos la poignée de porte en forme de roue. Je suis tombé à genoux, et j’ai pleuré, sans bruit.



Plus tard, les policiers ont fini par me laisser rentrer chez moi. J’ai pleuré longuement, cette nuit là. La découverte de ce personnage extraordinaire avait été aussi brutale que sa disparition. Tant de rêves, à jamais engloutis. Tant d’aventures, qui ne me feront plus rêver, rêver mieux que si je les avais vécues moi-même. J’avais le sentiment d’avoir saisi le divin, un bref instant, avant qu’il ne m’échappe et ne me laisse à nouveau à la grisaille d’une vie ordinaire.



La semaine suivante, la presse a publié un bref compte-rendu de l’intervention de la police, ainsi que les conclusions du médecin-légiste. Comme je m’y attendais après avoir vu le cadavre de Cap’tain Jon, le légiste concluait à une mort par noyade. Et ajoutait que c’était le résultat classique de l’overdose d’ecstasy, que l’autopsie avait mise en évidence. La drogue provoque une accumulation d’eau dans les poumons et la victime meurt noyée, au beau milieu de son salon. Évidemment. Un légiste ne peut pas comprendre que la force de l’imagination, du souvenir ou de la folie peut lever des vagues bien plus hautes qu’une drogue…

 

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