46 façons de mourir / -21

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-21 Transaction log

Il s’est retrouvé dans l’informatique un peu par hasard. Etudiant dissipé, pas franchement assidu à ses cours il avait vu, plusieurs années de suite, arriver la période des examens de fin d’année avec une angoisse croissante. Et avait finalement réglé ce problème avec un gros coup de chance. Un ami l’avait fait entrer dans une entreprise naissante, sans qualification bien définie. Mais… L’entreprise en question était en train d’écrire une page importante de l’informatique, en mettant au point une base de données relationnelle. Qui est – pour ceux dont les octets ne sont pas l’aliment matinal préféré – un logiciel capable de gérer une grosse quantité de données, de les trier, les organiser et de les interroger de manière simple et surtout très rapide. Vous voulez connaître les clients de la région qui sont célibataires, possèdent deux voitures et ont acheté pour plus de 3000 dollars de marchandises au dernier trimestre ? Pas de problème. Cliquez ici, et la réponse arrivera…

Il est vrai que les débuts furent complexe, déprimants, frustrants. Que les machines tombaient en panne plus souvent qu’à leur tour. Que les questions posées aux bases de données nécessitaient bien souvent la nuit entière avant de livrer leur réponse – quand elles la livraient ! Mais il avait eu la chance de sa vie en travaillant dans ce secteur neuf, en pleine évolution. Il avait poursuivi sa spécialisation en accompagnant la montée en puissance sans fin des machines, l’envolée himalayenne des capacités de stockage, la sophistication toujours plus grande des environnements. Intelligence artificielle, systèmes experts, réseaux neuronaux, il avait suivi de près chacune de ces évolutions, s’enthousiasmant bien souvent pour des branches du savoir et de la technique qui ne quitteraient jamais le statut de « révolution  future». Mais en continuant au fil des années à devenir un gourou toujours plus réputé, toujours plus révéré, le roi de la base de données.

Parfois, il rêvait que le monde que l’on dit réel se mettait lui aussi à suivre l’évolution de ses chères bases de données. Qu’il ne s’agissait plus que d’une question de puissance machine, de vitesse disque, de sophistication algorithmique plus poussée pour régler les problèmes de l’homme et de son monde. Qu’il suffirait un jour de demander « Rollback transaction » pour revenir en arrière, au point où des choses avaient mal tournées. Et tenter une nouvelle fois de réussir ce qui avait échoué. De faire « update téléphone », et de voir instantanément l’ensemble des gens concernés mis au courant de son nouveau numéro. Rêve de technicien…

Il était justement en train de rêver à son utopie informatique quand le téléphone l’a réveillé. Un de ses assistants, affolé, parlant de « Tlog » à tout vitesse. Quand il eut compris de quoi il retournait, il poussa un soupir d’exaspération. Encore un problème qui n’aurait pas dû survenir… C’était toujours la même chose : les précautions les plus simples, les plus basiques, étaient toujours celles qui faisaient défaut. Le « TLog », autrement dit « Transaction Log », c’est le stockage de toutes les opérations que l’on fait exécuter à la base de données. Stockage exhaustif, qui permet à cette dernière d’effectuer des retours en arrière quand cela s’avère nécessaire. Evidemment, qui dit stockage dit espace disque. Et cette nuit, le système de gestion d’un gros, d’un très gros client était en panne car l’imbécile, l’incompétent qui aurait dû surveiller les paramètres du serveur avait oublié de s’assurer que cet espace disque était suffisant pour stocker les transactions de la nuit.

Il s’habilla en se disant que, s’il était à la place du responsable du personnel du client, il prendrait soin d’augmenter le nombre des demandeurs d’emploi d’une unité dès le lendemain matin ! Seulement voilà, le client a toujours raison, surtout quand il est dans son tort, et c’est lui – et pas le responsable du personnel – qui allait se retrouver en train de traverser la ville au beau milieu de la nuit pour tenter de rattraper ce qui pouvait l’être. Quelle poisse…

Il était tellement furieux en sortant de son immeuble qu’il ne regarda rien d’autre que sa voiture, stationnée de l’autre côté de la rue. Puis il pesta contre la file de véhicules, stationnés pare-chocs contre pare-chocs, qui l’empêchaient de traverser. Cinq mètres plus loin, un espace de dix centimètres entre un van et son voisin lui permit néanmoins de passer, au prix de quelques contorsions. Il récupéra sa mallette qu’il avait posé sur le capot du van et fit demi-tour pour traverser… au moment précis où le camion arrivait. Le temps d’écarquiller les yeux d’effroi, et puis plus rien. Le noir.

Un bip. Un bip. Un bip. Le noir, toujours complet, mais un bip insistant s’y ajoute. Comme… comme le bruit d’un appareil médical. Il essaye de bouger, de parler, mais rien ne se passe. Et puis soudain, une voix d’homme. « Tu as isolé la séquence dans le Tlog ? » Une autre voix répond, l’air affairée : « Oui.. Attends… Là, ça y est, j’y suis. » les bips se poursuivent, réguliers, mais les deux hommes ne parlent plus. Il se demande s’il rêve, mais le premier reprend : « On ne peut pas le récupérer maintenant, il est trop amoché. Mais en réappliquant le Tlog… À partir de… Là, tiens, on devrait pouvoir le remettre sur une séquence qui tient le coup. Qu’en penses-tu ? » Il n’entend pas la réponse et tente à nouveau, sans plus de succès, de se manifester. Non qu’il se sente paralysé. C’est juste qu’il ne sent… rien du tout. Sa conscience, le noir, les bips et ces deux voix, c’est tout ce qui existe pour lui. « On y va ? » demande le premier. « OK » répond l’autre. À cet instant il sombre à nouveau dans le néant.

Sans transition, il se retrouve coincé entre les pare-chocs. Attrape sa mallette, tente de lever la jambe gauche et s’écroule sur la voiture, car son pied est coincé. Au même moment, les phares d’un camion passent à deux doigts de son visage, et il sent un choc violent lui arracher sa mallette. Le camion s’éloigne en faisant entendre son avertisseur, tandis que la mallette déverse son contenu sur la chaussée, quelques mètres plus loin. Choqué, il reste longtemps à demi couché entre les voitures, le cœur battant la chamade et le poignet douloureux. Puis, avec d’infinies précautions, il s’extirpe de son piège de tôle, ramasse ce qu’il peut de ses affaires éparpillées et prend la direction des bureaux de son client.

Il pensera souvent aux évènements de cette nuit-là. Mais jamais n’aura la réponse à l’inévitable question qu’il se pose. Et c’est tant mieux pour lui : il n’aurait pas pu la supporter…


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