46 façons de mourir / -20

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-20 Sans danger si vous respectez la dose prescrite

Il a décidé de se lancer alors qu’il était ennuyé par le prix d’un costume, dans le magasin de mode où il se trouvait. C’est risible, absurde, futile, mais pourtant vrai.

Oh, bien sûr ce n’est pas vraiment à cet instant qu’il a choisi. Le premier choix, c’est quand il les a achetées. Dans un bar du centre-ville, au final languissant d’une soirée trop chargée, lors d’une discussion décousue avec un collègue qu’il ne connaissait jusqu’alors que de vue. Ce dernier, lancé dans un monologue sans queue ni tête, avait fini par l’intéresser en laissant échapper des noms comme « Tip-Mem » ou « Black-hole » et en décrivant (à-demi, vu que bien rares étaient les phrases qu’il terminait) des effets pour le moins… curieux !

Il a compris ou cru comprendre qu’à l’origine il s’agissait d’un médicament. Probablement expérimental, car ces noms lui étaient inconnus. La dernière petite merveille des concepteurs de « savon de cervelle ». Une molécule qu’on aurait pu croire intelligente, vu sa capacité à repérer et foncer sur la zone cérébrale siège de l’activité la plus intense. Mais attention, pas n’importe quelle activité : seulement celle résultant de pensées négatives, désagréables. Une sorte de missile chimique qui, une fois sa cible atteinte… Là, il n’était pas vraiment certain d’avoir bien compris. Le zélateur semblait dire que l’effet du produit était un… grand ménage, comme une aspirine qui gommerait en trente secondes toute trace du mal de tête en cours. Wow !

Illégal ? Bien sûr que c’est illégal, a répondu l’autre. A-t-on déjà vu une seule substance récréative sympathique – alcool excepté – que notre Big Brother d’État n’ait pas interdite ?

Ce soir là, il a essayé de tirer les vers du nez à son vis-à-vis. Il était à peu près certain qu’il ne s’agissait pas d’un nouvel anti-dépresseur, conçu pour rendre supportable des pensées pénibles. Les explications obtenues avaient beau être parcellaires, elles ne laissaient pas prise au doute : les idées noires n’étaient pas acceptées, elles étaient effacées, annihilées. Mais…

Comment efface-t-on UNE pensée ? Que deviennent les images, idées, souvenirs qui s’y rapportent ? Là, c’était moins clair. D’autant que son interlocuteur devenait de moins en moins compréhensible, ivre d’alcool et de Dieu savait quoi d’autre. Pour finir, avec l’air de vouloir se débarrasser de lui, l’homme lui a demandé « T’as un billet ? »

Sans réfléchir, il a sorti son portefeuille et extrait au hasard une coupure de cent dollars. L’autre s’est redressé du canapé où il était avachi, et a empoché d’un geste rapide le billet, le remplaçant par une petite boîte métallique. Puis il s’est rallongé, les pieds sur l’accoudoir, visiblement désireux de mettre un terme à la discussion. Il a juste ajouté avant de fermer les yeux : « N’oublie pas trop ! »

Pour le moins surpris, il a hésité un instant à secouer le type pour récupérer son argent. Et puis… N’étant pas particulièrement à jeun lui-même, il a fini par se dire : « Et pourquoi pas ? »

Le lendemain matin, il avait oublié l’incident.

****

Deux semaines plus tard, il faisait les boutiques, cherchant un costume, quand il a découvert une véritable merveille dans une vitrine. Une coupe, un tissu, une élégance… Mais aussi un prix très nettement au-delà de ses moyens ! Ça l’a agacé. Ça l’a énervé. Il a failli déraisonner et sortir sa carte de crédit. Mais au moment où ses doigts ont reconnu la forme de la boîte métallique, au fond de sa poche, des souvenirs brumeux de sa transaction sont remontés à sa mémoire. Il a sorti la boîte. L’a regardée longuement sans l’ouvrir, avant de finalement soulever le couvercle. Au fond, un amas de ce qui ressemblait à des petits carrés de papier coloré. Il en a pris un avec difficulté en raison de sa taille, l’a observé quelques instants. Puis il a regardé autour de lui. Personne en vue. Avec l’équivalent mental d’un haussement d’épaules, il a déposé le carré de papier sur sa langue et l’a avalé.

Pas besoin d’attendre l’effet en se demandant s’il aura lieu et à quoi il ressemblera : ce fut quasi-immédiat. Rien de spectaculaire pourtant : d’un seul coup, plus de problème. Tout au plus se rappelait-il vaguement qu’il y en avait eu un. Lequel ? Mystère. Et manque d’intérêt complet pour le percer. Avec un sourire satisfait, il a remisé la boîte au fond de sa poche.

Il s’est retrouvé dans son appartement sans vraiment savoir comment. Une lassitude inexplicable l’a pris, il s’est couché sur le canapé et s’est endormi, alors que le soleil apparaissait encore entre les immeubles, faisant briller leurs parois de verre d’éclats brûlants comme du fer en fusion.

Sur le trottoir, l’homme en gris a murmuré quelques mots dans son cellulaire et a poursuivi son attente.

****

Le lendemain, il s’est réveillé tôt, avec une impression de vigueur extraordinaire. Ne sachant pas vraiment s’il devait attribuer cette agréable sensation à son essai de la veille. Mais si c’était le cas, il s’en félicitait ! La journée s’annonçait bien.

C’est à la caisse du supermarché que la première contrariété du jour est survenue. Emporté par la frénésie de sa vie professionnelle, il avait utilisé ses pauses de midi comme défouloir plutôt que comme période de restauration. Et avait fini par atteindre le plafond de sa carte de crédit sans y prendre garde, donnant dans l’achat compulsif à chaque occasion ou presque qui se présentait.

Aussi, cette fois son chariot ne passe-t-il pas le barrage de la caisse. Il s’énerve, fouille son portefeuille à la recherche d’un autre moyen de paiement, tandis que la caissière se retourne en attendant l’arrivée d’un superviseur. Qui apparemment n’est pas disponible, car l’attente s’éternise. Alors, au terme de cinq longues et frustrantes minutes il se décide, fouille sa poche et avale un papier d’amnésie. Il regarde longuement la petite boîte métallique, contemplant l’intérieur du couvercle au fond duquel une étiquette a attiré son regard. Une étiquette qui porte l’emblème de la province et le nom du Ministère de la Santé. Rêveur, il referme la boîte et rentre chez lui.

Le soir, il se demande un moment comment il a payé ces courses qui s’empilent sur le sol de sa cuisine. Se remémore vaguement un incident au supermarché. Quoi exactement ? Mystère. Dans un recoin de son esprit flotte l’idée floue d’une tache noire. Qu’importe…

Le jour suivant est le dernier qui commence normalement pour lui. Ou presque. Car à peine éveillé, il remarque une tâche sombre au bout de son lit. Il s’en approche, tend la main mais n’ose pas la toucher. Il reste de longues minutes, le regard figé sur le secret de ces contours étrangement flous. Il finit par se trouver ridicule et pose la main sur la tâche, d’un geste incertain. Pour la retirer immédiatement, avec le sursaut de celui qui vient de se brûler. Il a senti le contact de la couverture. Texture normale, sensation habituelle. Mais sa main a disparu de sa vue à l’instant même où elle a touché la zone sombre, comme avalée par cet ovale de néant. Pris de frénésie, il saute du lit, fuit sa chambre. Ne fait qu’entrer et sortir de la salle de bain, remarquant au premier coup d’œil qu’une tâche identique à celle de son lit s’étale au beau milieu du miroir. Il trébuche jusqu’au salon, ignore les deux tâches sombres qui maculent son tapis persan et se précipite sur sa veste, abandonnée sur un dossier de chaise. Il en fouille les poches avec maladresse, en extrait la boîte de métal et avale coup sur coup deux carrés d’oubli. Sa panique lui a dicté ce geste salvateur, et alors même qu’il sent encore son cœur battre à se rompre dans sa poitrine, il ne sait déjà plus pourquoi.

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La crise suivante le surprend en pleine rue. Alors qu’il flâne, se rendant au travail avec une détermination toute relative, il voit soudain devant lui le trottoir se creuser, comme percé par une taupe géante qui en digèrerait le béton. Emporté par son élan, il doit faire un saut de côté pour ne pas tomber dans le trou qui vient d’apparaître. Il s’apprête à prendre les passants à témoin de l’état de dégradation des rues de la ville quand il se rend compte avec terreur que ceux-ci passent sur le trou, les uns après les autres, sans y prêter la moindre attention. De fait, c’est lui-même et son air égaré que les gens semblent remarquer, lui jetant le genre de regard furtif et désapprobateur qu’on réserve aux ivrognes et aux fous. Il voudrait leur dire que ce n’est pas son cas, mais les mots restent bloqués dans sa gorge quand il constate que les pieds qui se posent sur le trou – sans que leur propriétaire trébuche pour autant – ne réapparaissent pas par la suite : ces passants s’éloignent… sur un seul pied, l’extrémité de l’autre jambe semblant gommée, comme par un étrange trucage cinématographique. L’angoisse qui déferle alors sur lui devient trop forte. Il se met à courir, droit devant lui, en balbutiant des bouts de phrases inintelligibles. Un homme en gris qui paraît flotter sur une absence de jambes s’élance derrière lui.

Il court et marche à travers la ville. Partout des taches noires, des trous, dont il distingue maintenant les contours. Des trous dont les bords s’effondrent continûment. Il les évite du mieux qu’il peut, se tordant les chevilles dans des écarts de dernière minute, marchant d’un pas saccadé avant de se remettre à courir à chaque fois qu’une bouffée d’angoisse lui étreint la poitrine. Les carrés de papier coloré sont avalés, les uns après les autres, il ne sait même plus pourquoi. Il finit par s’arrêter, hors d’haleine. La boîte métallique lui a échappé des mains pendant sa course. Il regarde la rue, les terrains vagues avoisinants, constellés de trous. Celui qui lui fait face, apparu au beau milieu de la chaussée, est énorme. Ses parois ne cessent de se désagréger, et les trous voisins s’y perdent, les uns après les autres. Il recule, mais s’aperçoit trop tard que rien ne subsiste derrière lui. Avec horreur, il se sent glisser. Il hurle.

****

Dans un stationnement souterrain obscur, un homme en gris procède à un nouvel échange de mallette. Il attend le départ de l’émissaire discret du ministère avant de monter dans sa limousine, qui arbore le logo du laboratoire pharmaceutique comme un symbole diplomatique.

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Un mois plus tard, le gouvernement lance une nouvelle campagne de communication et de prévention. Sur l’écran des principales chaînes de télévision apparaît le visage d’un homme. Un visage jeune, calme. Avec tous les attributs du Yuppie. À l’arrière plan, les mots « Black hole » et « Tip-Mem » défilent, comme pour une anodine publicité. Mais le film dure et dure encore, étirant péniblement ses trente secondes. Et l’on comprend alors que ce regard n’est pas indifférent mais vide. Que ces yeux ne sont pas fatigués mais morts. Que cette moue n’est pas hautaine mais cache un néant intérieur, un désert de pensée. Enfin, au terme de vingt-sept interminables secondes, un texte en gros caractères apparaît. À gauche du visage de l’homme, le drapeau fleurdelisé s’affiche, suivi de la phrase : « Je me souviens ». Deux secondes plus tard, son regard vide est barré par deux mots supplémentaires : « de rien ».

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La version suivante de la molécule était bien plus efficace. Trop efficace, sans doute. Le premier à le constater – sans le comprendre – fut un jeune infirmier de l’équipe qui secourut la vingt-septième victime. Au moment de placer l’homme sur le brancard, il dit à son collègue : « Attention où tu mets le pied, y a un trou sous le gars ! » Ce soir-là il se contentèrent d’éviter l’endroit et repartirent aussitôt vers l’hôpital.

Dans la lumière jaunâtre du lampadaire, ce premier trou commença doucement à s’agrandir. Les autres n’allaient pas tarder à apparaître…

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