46 façons de mourir / -2

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-2 Défaillance technique

Hey, qu’est-ce qui se passe, là ? Plus de son, plus d’image, plus rien ? Ça… Ça a déjà dû m’arriver, ce genre de chose, mais je me rendais compte quand ça cessait, jamais pendant… Euh… Je ne suis pas clair, là, hein ?
C’est spécial, tout ça. Vraiment pas habituel. Le noir, c’est du Noir de chez Noir. Pas de danger de confondre avec une panne de courant. Pas le moindre reflet, pas la moindre ombre. Pas même la sensation que la lumière est – ou sera – quelque part. Étrange…
Avec ça un silence de mort. Ni souffle, ni frottement, ni grincement. Le silence, total et absolu, effrayant pour quiconque sauf, peut-être, un sourd. J’ai beau écarquiller les yeux, tendre l’oreille, rien ne perce cette muraille de silence obscur.
Enfin… Quand je dis « écarquiller » ou « tendre », c’est façon de parler. Parce qu’il semble bien que je sois intégralement paralysé. Impossible de mouvoir quelque partie de mon corps que ce soit. Impossible même de ressentir. À se demander si j’ai toujours des yeux, des mains et des jambes. Brrr… On dirait… On dirait que mon esprit est déconnecté de mon corps. Comme… Comme lors d’une syncope. Sauf que, pour ce que j’en sais, lors d’une syncope, on est inconscient. Ce qui n’est visiblement pas mon cas… Ça fait au moins un bon point : je ne suis pas inconscient. Mais pour le reste…

J’espère que cette idée de « déconnexion » est la bonne. Je ne sais pas pourquoi, mais je trouve ça plus rassurant que de penser que je suis peut-être sourd, aveugle, paralysé… Ça me paraît moins inquiétant, je me dis que ça peut s’arranger. Voyons…
Il m’est arrivé quelque chose ; un accident, un malaise ? Je n’en ai pas l’impression. J’étais… J’étais dans le métro, en train de prendre des notes, c’est ça ! Des notes illisibles sur le chemin d’une soirée … Ou en revenant d’une soirée ?
L’essentiel, c’est de ne pas paniquer. Allez, je refais un test… Œil, oreille, main, merde, rien ne marche. Rien n’existe, ou c’est tout comme… Oh ! Un craquement ! Léger, mais net. Impossible toutefois de deviner ce qui le produit. En tout cas, cela prouve que je ne suis pas sourd… J’attends, mais le craquement reste seul de son espèce. Le silence a à peine tressauté avant de retomber, épais comme un blindage.

Long, c’est long. Et rien ne se passe.

Je voudrais avoir la sensation de fermer les paupières, mais c’est sans résultat aucun que je m’efforce de la ressentir. J’ai beau m’acharner sur ce geste si simple, rien ne vient. Rien n’existe que l’attente. Si longue.

Je m’attendais à voir des lumières, des tâches de couleurs que mon cerveau aurait inventées pour fuir cet abîme angoissant. Visiblement, je n’ai pas cette chance. Tant pis. J’attends.

Moins fort encore que la première fois, mais tout aussi distinct, je viens d’entendre de nouveau ce craquement. Rien d’autre…

Mais… Mais…. Si j’entends ce craquement, même faiblement, et si je n’entends rien d’autre, pas même le bruit de mon souffle, pas même le sang qui devrait battre dans mes oreilles, si je n’entends plus que lui, de plus en plus ténu, est-ce parce que rien d’autre n’existe plus ? Plus de souffle, plus de sang, plus de battements. Merde, Merde, MERDE !

Je suis mort ?

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