46 façons de mourir / -19

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-19 Saint-Jean

Il a profité de sa connaissance du terrain pour se trouver une bonne place. Tranquille. Bien en vue de la scène, pas trop près des piles de haut-parleurs pour ne pas être assourdi. Calé sur une grosse branche basse à un mètre cinquante du sol. Pas question de s’installer par terre comme l’an dernier. D’abord, il voyait nettement moins bien la scène. Et surtout il a passé la soirée à se faire marcher sur les mains, écraser les orteils, bousculer par le flot ininterrompu qui circulait en permanence, dans tous les sens. Cette fois, il a mieux calculé son coup, c’est certain.

Il s’installe confortablement, à l’abri du vent. Vent bienvenu qui empêche la journée d’être une fournaise. Mais vent néfaste à la confection du joint. Finalement, redoublant de précautions, il s’en confectionne un gros. Pour lui tout seul. De la taille que l’on partage habituellement avec plusieurs convives. Mais pas aujourd’hui. D’abord, il est seul. Et justement, c’est une motivation supplémentaire. Il fumera au souvenir de ses amis et de ses blondes. De son travail et de sa vie. Pas mieux à faire, de toute façon.
Tout de même, maintenant qu’il prend le temps d’y penser, la vitesse à laquelle son monde s’est écroulé est impressionnante. En l’espace de deux semaines, tous ses repères ont disparu. Le choc de l’attaque boursière, subite et inattendue, la contre-attaque désespérée de son groupe, vendant, achetant et surtout taillant impitoyablement dans les coûts pour s’affermir dans la bataille financière qui faisait soudain rage, tout cela s’est déclenché comme une tornade, imprévisible et dévastatrice. C’est la première vague de licenciements qui l’a emporté, fétu sidéré, fracassé sur les brisants des cotations boursières.

Le surlendemain, sa femme le quittait.

Hébétude d’abord provoquée par le choc psychologique. Puis entretenue pour nier cette réalité avec toutes les drogues et alcools qu’il a pu se procurer. Au moment où, pour la première fois, la paye ne tombe pas, l’habituel matelas de sécurité de quelques centaines de dollars qui somnolent généralement sur son compte bancaire a disparu, laissant la place aux premiers retraits sur les fonds de retraite… Il a conscience de sa chute et du fait qu’il l’entretient mais il est en état de stupeur permanente, se regardant faire, incapable de se reprendre, incapable de seulement « cesser. » Il tombe.

Il sait qu’il ne lui reste que quelques illusoires semaines pour arrêter cet engrenage, avant qu’il ne devienne inexorable et définitif. Au fond de lui, il sait qu’il a décidé de laisser aller. Jusqu’où ? Il n’en sait rien. Il s’en moque. Et ce soir, c’est la Saint Jean-Baptiste. Le concert, les bières et les joints, offerts et partagés. Allons-y. Il peut tout se permettre, avec l’argent qu’il a encore comme avec celui qu’il n’a déjà plus. Et puis un concert gratuit, ça ne se refuse pas, de toute façon.

Mais… Il se rend vite compte qu’il est incapable de perdre conscience de sa situation pour se laisser aller à la fête, à la musique. Ce qu’il espérait en venant ici ce midi. Et il doit admettre que rien n’y fera : il n’y parviendra pas. Le monde entier se soulève, le temps d’un énorme soupir.

Les heures passent, les groupes se succèdent. Le soleil s’est maintenant couché, mais la noirceur n’a rien changé. Maussade, déprimé, il se prépare un second joint, encore plus énorme que le premier. En le fumant, il est pris d’une quinte de toux inextinguible. Il se courbe sur sa branche, secoué par sa toux, la gorge en feu. Quand enfin cela se calme, il se relève et croise alors le regard de l’homme blond, aux lunettes fumées, qui le fixe depuis la rangée d’arbres qui lui fait face. Il remarque également les voisins de l’homme, et l’étrange ressemblance qu’ils partagent. Tous vêtus de noir, avec ces lunettes de soleil qui dans la nuit maintenant tombée, leur donnent l’air de vampires en goguette. Le premier qu’il a vu – le blond – lui sourit. Lui fait un signe de la main. Pointé sur la poitrine de l’homme puis dirigé vers lui, un index semble lui dire : « Nous arrivons. » Et, de fait, le groupe d’hommes s’ébranle et commence à traverser la foule. Ils avancent lentement tandis qu’il les regarde, éberlué. Il a comme l’impression d’être dans un film. La musique se fait plus sourde dans ses oreilles et le groupe qui fend la foule à sa rencontre semble rayonner d’une lumière incertaine. Il leur faut plusieurs minutes pour parvenir jusqu’à son arbre, tant il y a de monde à cet endroit. Enfin ils sont là. Se regroupent.

Il saute de sa branche et se retrouve face à eux. Il se rend compte qu’il est nettement plus grand qu’eux tous. Mais constate aussi que l’avantage psychologique qu’il retire habituellement de sa grande taille ne jouera pas ici. Ces hommes sont… Forts ? Seuls ou en tant que groupe, il émane d’eux une aura de puissance, de tranquillité. Cela l’étonne mais ne le dérange ni ne l’inquiète. L’individu qu’il est devenu ces dernières semaines abdique à l’idée de tout affrontement. Plus de relations, de hiérarchie, de rapports humains. Il est maintenant le perdant, d’entrée de jeu. Le blond lui sourit à nouveau. Par réflexe, il sourit en retour.

« Venez, Jacques. Il y a trop de bruit ici, on ne peut pas discuter. » Et les quatre hommes, sans attendre de réponse de sa part, tournent le dos à la scène et s’en éloignent. Après un temps de retard, il les suit, incertain. Et se dit que sa vie semble dorénavant s’être transformée en une succession de surprises qu’il accueille, toujours plus hébété. Ils marchent. Quand ils ont traversé la moitié du parc, les hommes s’arrêtent dans un bosquet de quelques érables. Il les rejoint, les dévisage en silence, l’un après l’autre. Essaye de se faire une idée, de deviner qui ils peuvent être. Comme un clin d’œil, la lune apparaît soudain entre les branches, baignant leur face-à-face d’une lueur irréelle. Il se racle la gorge pour se donner une contenance.

« Jacques ». C’est le blond à nouveau. Qui lui rappelle qu’il le connaît. Connaît son nom, à tout le moins. L’homme marque un temps d’arrêt, puis reprend : « Nous vous avons repéré, sélectionné, observé. Nous pensons que vous êtes l’homme qu’il nous faut. Êtes-vous prêt à nous suivre ? » Un long silence s’installe, que personne ne semble vouloir rompre. Finalement, d’une voix peu assurée, il demande : « L’homme qu’il vous faut… pour faire quoi ? » Le blond le regarde en souriant, sans ciller ni répondre. Il comprend qu’il n’en saura pas plus avant d’avoir accepté. Mesure de précaution ? Sadisme ? Règle d’un jeu qu’il lui reste à comprendre. Il les regarde à tour de rôle tout en réfléchissant à sa situation. Aux hypothèses qui se pressent dans son esprit. Philanthropes ? Agents secrets ? Tueurs en série ? Ces hommes ont l’air riche, puissants, déterminés. Ils savent ce qu’ils veulent et l’obtiennent à tout coup, se dit-il. Et ils me connaissent. Bah, qu’importe…

Il décide de prendre la situation comme un jeu de rôles grandeur nature. Avant même de le dire, il accepte cette destination inconnue qu’on lui propose. Ce destin mystérieux. Au point où il en est, autant essayer d’avoir du fun avant la fin. Quelle qu’elle soit. « D’accord. » À peine a-t-il fini de prononcer ces deux syllabes que le groupe a pivoté et repris sa marche. Vers la sortie nord du parc, où une énorme limousine les attend. Vitres fumées, carrosserie noire aux reflets mats sous la lune. Trois hommes grimpent dans la voiture, le blond se retourne et lui montre l’intérieur obscur du véhicule. Sur son visage, il arbore une expression qui semble vouloir dire « c’est le dernier moment pour choisir. Le dernier moment possible pour faire demi-tour.» Et il sourit. Encore. En guise de réponse, Jacques hausse les épaules et s’engouffre par la portière, suivi par le blond qui s’installe face à lui. La voiture démarre lentement.

Impossible de voir le chauffeur, qu’une vitre obscure sépare des cinq hommes. Le trajet se déroule en silence. Après plusieurs minutes, lors d’un arrêt à une lumière rouge, le blond s’éclaircit la gorge et lance : « Nous sommes des hommes aisés. On peut même dire puissants. Et surtout – surtout ! – nous vivons la vie au pied de la lettre. » Cette dernière affirmation a été prononcée d’un ton légèrement inquiétant, comme si elle était chargée d’un sens et d’une importance particuliers. Ayant lancé son étrange… menace ? le blond se plonge à nouveau dans un silence que Jacques hésite maintenant à qualifier d’amical. Une légère pointe d’angoisse lui contracte la gorge un instant, puis s’estompe. De fait, il se sent même légèrement euphorique, comme si cette plongée dans l’inconnu avait pour effet d’anesthésier ses craintes. « Nous vivons au pied de la lettre, » a dit le blond. Drôle de formule, mais qui semble confirmer ses hypothèses de tout à l’heure. Il imagine qu’elle doit signifier que ces hommes ne se refusent rien. Promesse de plaisirs ? De souffrances ? Impossible de le savoir pour l’instant.

La voiture s’arrête enfin pour de bon. Un chauffeur en uniforme ouvre la portière, les hommes sortent et la voiture s’éloigne aussitôt. Ils sont dans ce qui semble être la cour d’un hôtel particulier. Ils gravissent un perron aux marches de pierre, passent une imposante porte de chêne. Un domestique en livrée les précède, ouvre des portes pour finalement les faire entrer dans une grande pièce, au centre de laquelle est installée une table dressée de faïence, d’argent et de cristaux. Le blond lui désigne le siège à haut dossier en bout de table. Etonné, il s’en approche et remarque sur l’assise une enveloppe à son nom. Il la prend, l’ouvre et y découvre un chèque libellé lui aussi à son nom, dont le montant vertigineux le fait vaciller. Il dépose le chèque sur la table et, d’une voix enrouée, demande : « Pourquoi ? » La réponse fuse, prononcée à l’unisson par les quatre hommes : « Pour le jeu ! » Et encore le silence, qui semble être le mode de communication principal de ces hommes. Un silence lourd de sens. De plusieurs sens, possiblement. Mais lesquels ?

Le domestique entre avec un chariot chargé de plats et commence à faire le service. Un potage – visiblement une bisque de homard, à en juger par le fumet qui s’en dégage – leur est servi. Ils mangent en silence mais des regards ne cessent d’être échangés en tous sens. Pour sa part, il fixe l’homme assis immédiatement à sa gauche. Le front largement dégarni, les joues creuses, il commence à ressembler à la momie qu’il deviendra peut-être un jour. Ses yeux noirs sont profondément enfoncés dans leurs orbites, et recouverts de sourcils broussailleux, couleur argent. Son regard de rapace lacère tout ce qu’il touche tant il est tranchant. Soudain, par association d’idées, Jacques le reconnaît. C’est « M », autrefois connu sous le sobriquet du « Vautour », magnat de la presse qui a laissé les rênes de son empire voilà… Était-ce deux ans ? Oui, quelque chose comme ça. Un homme réputé pour sa dureté en affaires, ses méthodes brutales, il s’en souvient bien. M le fixe soudain d’un étrange regard vide et déclare – sans que Jacques sache s’il s’adresse vraiment à lui : « La vie est dure dans le Grand Nord. Vous avez de la chance de ne pas y résider. » C’est tellement absurde qu’il manque d’éclater de rire et se retient à grand peine en toussant de manière peu convaincante. Le silence s’installe à nouveau et M termine son potage en ignorant le reste des convives.

Tandis que le domestique dessert, Jacques poursuit son tour de table. Nettement plus jeune, les tempes poivre et sel, Le voisin de M. a une allure typique de Jet-setter. On l’imagine sans peine au volant de quelque décapotable, descendant dans un luxueux palace. Son tuxedo est impeccablement coupé, sa chevelure révèle ses relations avec quelque Figaro de haut de gamme. Il est en train de se faire servir par le domestique et, tandis que ce dernier dépose artistement les légumes dans son assiette, l’homme balaye l’assistance du regard, l’air de s’amuser secrètement de quelque plaisanterie, de lui seul connue. Il goûte son plat, lève son verre de vin qu’il ausculte d’un regard de connaisseur, le faisant pivoter dans sa main pour en évaluer la robe. Puis, il le déguste avec componction, l’air concentré sur son eucharistie païenne.

Après avoir reposé son verre, il regarde le blond droit dans les yeux et déclare : « Moi, c’est la douceur que j’aime ! » Là encore, le propos est pour le moins surprenant, tout autant que le sourire appréciateur du blond. Jacques n’essaye même pas de comprendre la logique de leurs paroles. Il observe les uns et les autres, se disant que la règle du jeu finira bien par lui apparaître. Ces phrases étranges n’appellent de toute façon pas de réponse mais semblent plutôt… Comme des pions verbaux déplacés dans un étrange jeu d’échec à quatre ? Ou à cinq, se dit-il tout à coup. Serait-ce cela, leur « jeu » ? Et on lui a fait un chèque à six chiffres pour qu’il y joue ?!

Il se concentre sur le troisième convive. Celui-là n’a pas l’air calme. Au contraire, il s’agite sans cesse, tourne et retourne ses couverts, étale sa serviette sur ses genoux avec une minutie maniaque, pour la replier à l’instant même où il semble satisfait de son drapé. C’est un petit homme rond, énervé, dont l’attitude corporelle semble crier « Qu’on en finisse ! » Par instant, il regarde le blond avec insistance, mais ce dernier semble l’ignorer. Il soupire, chipote le contenu de son assiette. Son agitation va croissante, et Jacques se demande s’il va finir par se mettre à hurler ou quitter la table sans explication. Au lieu de cela, l’homme se redresse soudain de toute sa petite taille et lance sur un ton calme mais ou perce une nuance de défi : « Je n’y crois pas ! Mais alors pas du tout ! ». Puis, il se retourne et fait signe au domestique qui aussitôt lui ressert un plein verre de vin. Loin de s’éclaircir, la situation paraît de plus en plus fumeuse, et Jacques commence à sentir l’angoisse revenir contracter ses entrailles.

Le repas s’étire tandis que l’atmosphère se tend imperceptiblement. Jacques s’en rend compte et suppose que c’est son mutisme qui en est la cause. C’est à lui de jouer, il ne peut pas passer son tour cette fois. Parler. Mais pour dire quoi ? Il se rend alors compte avec un certain effroi qu’il est incapable de se souvenir de la moindre des phrases qui ont été prononcées durant le repas, à l’exception de la dernière : « Je n’y crois pas ! » Il se souvient seulement qu’elles étaient étranges, surprenantes, tellement vides de sens évident qu’elles semblent avoir traversé sa mémoire sans s’y arrêter. Était-ce leur but ?

Le blond le regarde maintenant d’un regard froid, évaluateur. Il sent peser sur lui un jugement définitif dont la sentence n’attend pour tomber que quelques minutes de silence supplémentaire de sa part. Un bref coup d’œil lui confirme que tous ont maintenant les yeux rivés sur lui. Alors il se lance, se racle la gorge. « Je… » Plusieurs secondes s’écoulent. « Oh, et puis je veux bien être pendu si je sais quoi dire ! »

Un soupir accompagne ses paroles. Qu’il prend tout d’abord pour la marque du soulagement de l’entendre enfin s’exprimer. Mais le regard qu’il jette au blond lui fait instantanément comprendre qu’il l’a mal interprété. À en croire la moue désabusée, la façon désapprobatrice de secouer lentement la tête, il devait plutôt s’agir d’un soupir de déception. Les deux hommes assis le plus loin de lui se lèvent et viennent l’encadrer, de chaque côté de sa chaise. Il entend un bruit derrière lui, sans doute le domestique. Il tente de jeter un coup d’œil, mais les deux hommes et le haut dossier de sa chaise lui masquent complètement ce qui se trame dans son dos. Un léger choc, suivi d’un bruit de frottement. Il se penche en avant, va pour se lever, mais les deux hommes qui l’encadrent le saisissent alors aux épaules et le plaquent sans douceur à sa chaise, tandis que le blond se lève à son tour en lançant d’un ton déçu : « Au premier coup, vraiment… »

Quelques instants étranges s’écoulent, puis tout s’enchaîne. Des mains – probablement celles du blond, mais il n’a pas vraiment le temps d’y penser – passent brutalement une corde autour de son cou. Les deux hommes lâchent ses épaules et s’écartent soudain, tandis qu’il porte les mains à son cou, mais le blond, aidé de ses deux collègues, tire alors la corde de toutes ses forces ; la corde que le domestique a passé au-dessus d’une grosse poutre du plafond. Sa chaise bascule en arrière et il se sent quitter le sol tandis qu’une douleur atroce lui broie la gorge. Au moment où ses vertèbres se rompent, juste avant d’entrer dans la nuit, il comprend enfin la règle du jeu. « Vivre au pied de la lettre ». Il a perdu…

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