46 façons de mourir / -18

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-18 Outrevent

À Outrevent le temps ne s’écoule pas. Il erre paresseusement, avance et recule, grignote les nuages et creuse les rides des arbres. Il peut rester sur place de longues heures, avant de fuir tout à coup, comme effrayé par une invisible menace.
À Outrevent, le temps n’est pas un ennemi indifférent, comme partout ailleurs dans le monde. Il n’use pas traîtreusement la trame de la vie, l’effilochant comme une vieille corde de chanvre, avant de s’évanouir, ne laissant que d’impossibles regrets.
À Outrevent, le temps est serein, comme si ce lieu – à nul autre semblable – ne suivait pas les lois communes au reste du monde.
À Outrevent, le temps peut rester immobile, longtemps. Sans impatience et sans rancune. Puis reculer, doucement, et se lover dans un repli de colline. Et observer. Simplement observer.

Depuis quand Outrevent est-elle devenue ma couche et mon repaire, mon château-fort et ma thébaïde ? Je l’ai oublié. Depuis longtemps, c’est certain. Longtemps… Ce mot n’a presque plus de sens, ici. Je me souviens parfois de ma première visite – de notre première visite. Jeunes mariés, ne pouvant passer plus de quelques minutes sans nous toucher, nous caresser, nous embrasser. Regardant le monde entier comme s’il était l’écrin patiemment préparé dans la seule attente de notre amour. Partis au hasard de la route et découvrant avec émerveillement cette maison étrange, perdue dans les brumes de la côte nord, qui allait accueillir notre lune de miel. Parcourant des yeux le rivage désolé, aride, qui semblait vouloir interdire à quiconque de venir nous déranger. Pierre et Marie L., modernes Paul et Virginie…

Je n’ai pas compris immédiatement ce qui se passait. L’exaltation qui me saisissait dès le réveil, la joie qui m’essoufflait quand je gravissais la falaise. Le bonheur que j’éprouvais à m’installer sur la galerie, de longues heures durant, emplissant mon esprit du calme se dégageant du paysage. Marie, la première, a mis le doigt sur le problème. Outrevent, que j’avais découvert par le plus grand des hasards, était le lieu dont j’avais toujours rêvé. L’endroit où je pourrais, en toute quiétude, devenir enfin ce à quoi j’aspirais depuis si longtemps : un écrivain. Mais loin de la réjouir, cette constatation l’a emplie d’amertume et de rancœur. Car pendant que je m’émerveillais de ma chance, elle constatait l’évidence, tous les jours un peu plus. Si j’étais arrivé à Outrevent éperdument amoureux d’elle, chaque minute, chaque seconde qui passait nous éloignait un peu plus. Une maîtresse exigeante prenait sa place dans mes pensées, mes sentiments.

Les journées se sont emplies peu à peu d’une électricité malsaine. La tension s’avivait chaque jour un peu plus, se traduisant tout d’abord par des silences plus longs que de coutume. Puis ce fut la disparition progressive de tous ces petits gestes tendres par lesquels nous ponctuions nos journées. À l’issue de la première semaine, notre lune de miel s’était transformée en l’étrange cohabitation de deux indifférences. Aveugle que j’étais à la souffrance de Marie, je me noyais dans mon rêve d’écrivain, de publication, de succès… Passant le plus clair de mon temps dans le bureau sous les combles, à noircir frénétiquement rame sur rame de papier, je ne sortais que pour errer, sans but précis, sur la falaise qui bordait la propriété. J’ai honte de le dire maintenant, mais je n’ai quasiment aucun souvenir de Marie pendant cette semaine. Elle était présente, certes, mais comme un élément de décor et non plus comme un individu. Encore moins comme l’objet de mon amour. Une silhouette dans l’escalier, une ombre derrière une fenêtre, c’est tout ce qui me revient.

J’ai vite constaté qu’un malaise diffus me prenait dès que je quittais la maison. Le sentiment que sortir était mal, que j’abandonnais alors… Quoi au juste ? Un être aimant, attentionné, avide de ma présence. Un foyer chaleureux, tendre, qui m’accueillait avec joie à chaque retour. Avec aussi un soupçon de reproche attristé. Comme pour s’étonner que j’aie pu, encore une fois, le délaisser ne serait-ce que pour une heure. Aveuglé par ma folie, j’ai d’abord lié ces sensations à Marie. Avant de convenir bien plus tard, qu’en fait cet être, cette présence, s’appelait Outrevent.
Fou ! Au lieu de m’inquiéter de ce pouvoir étrange que les lieux avaient sur moi, au lieu de me précipiter aux pieds de Marie pour me faire pardonner de l’avoir délaissée, je me suis rengorgé, comme un imbécile, d’être l’objet de l’attention de cette demeure. Ce lieu étrange et ancien, qui avait dû voir passer bien des gens, se produire bien des évènements, au cours de ses siècles d’existence. J’ai ainsi choisi, sans même m’en rendre compte. Choisi la maison plutôt que ma femme. Choisi l’illusion au lieu de la réalité. Choisi la solitude, aussi.

À compter de ce moment, les dates n’ont plus grande signification pour moi. Reste encore le souvenir flou du départ de Marie. Souvenir ? Parfois, j’en arrive à me demander si ces images, sombres et indistinctes comme une trop vieille photographie, sortent de ma mémoire ou de mon imagination. Marie, tête baissée, debout devant la porte d’entrée. Les larmes coulent de ses yeux et sa bouche se crispe par instants. Elle lève la tête, me regarde. Je détourne les yeux, mal à l’aise, ne sachant que dire ni que faire. Elle soupire, prend le gros sac de sport posé au sol à ses pieds. Et part.

Cette scène, cent fois rejouée sur l’écran de ma mémoire, a-t-elle vraiment eu lieu ? Ou l’ai-je imaginée ensuite, quand le remord a commencé à jouer son rôle de termite dans la charpente de mes certitudes ? Je l’ignore, mais ce que je sais maintenant, c’est qu’il est probable que le départ de Marie m’a laissé aussi indifférent que je l’étais, au long des jours précédents, à sa présence. Elle aurait même pu partir sans que je m’en rende compte. Et si je l’ai vue s’éloigner, c’est probablement un sentiment de soulagement que j’ai connu à cet instant. Les regrets, la douleur, c’est bien plus tard qu’ils sont arrivés…

Je me suis replongé dans ma vie d’ermite littéraire. Espaçant de plus en plus mes sorties de la maison, les rendant de plus en plus brèves. Quelques jours de plus, et je les faisais totalement disparaître. Outrevent, après tout, me suffisait. Quel besoin aurais-je pu avoir d’aller au village ? Ou même de sortir sur la falaise ? Outrevent, ses noires boiseries, son escalier grinçant et ses fenêtres obscures, voilà ce qu’il me fallait, à l’exclusion de tout autre chose.

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Je viens de relire ma prose, ces quelques paragraphes jetés à la hâte, lors d’un bref répit que je m’étais accordé dans l’écriture de mon roman. Ma première semaine à Outrevent. Et ses conséquences. Et je suis perturbé, grandement, par les dates et les durées que j’y fais figurer. Car si ce matin on m’avait interrogé sur le premier mois de notre vie commune à Outrevent, j’aurais pu sans forcer ma mémoire raconter une kyrielle d’anecdotes et de souvenirs s’y rapportant, nous mettant en scène, ma femme et moi. Mais à me relire, je découvre le récit d’une fracture se réalisant en moins de huit jours. Et je ne sais plus… Est-il possible que ce récit soit vrai ? Et donc mes souvenirs de ce matin, des illusions ? Ai-je vraiment vu partir mon épouse – l’ai-je même souhaité ? – aussi vite, de manière aussi incompréhensible ? Avais-je… perdu la tête, en écrivant cela ? Ai-je recouvré la raison maintenant ? Ou bien est-ce l’inverse ?…

Ma femme… Depuis le début de la matinée – ou plus précisément depuis que j’ai relu ce texte – je tente en vain de me concentrer sur le souvenir de son visage. Mais il m’est impossible de me remémorer autre chose qu’une silhouette floue, brouillée. Autant les souvenirs de nos premières semaines me paraissaient limpides ce matin, autant je me rends compte maintenant qu’il ne s’agissait que de lambeaux, comme des vêtements trop usés dont on découvre en les approchant puis en les touchant qu’ils sont impossibles à manipuler sans les réduire en poussière. Je ne sais plus…

J’ai finalement abandonné ce douloureux exercice intellectuel, pour me focaliser sur Outrevent. Sur la symbiose établie entre la maison et moi-même. J’ai découvert, au fil des jours, que mon humeur varie selon l’endroit où je me trouve. Autant je suis calme dans mon bureau, face à la fenêtre qui donne sur l’estuaire, autant une incompréhensible fébrilité me prend quand je m’aventure dans la tourelle qui coiffe l’autre extrémité de la maison. J’y vais rarement, car outre son abandon prononcé – des tourbillons de poussière jaillissent littéralement sous mes pas – un je ne sais quoi de malsain y règne. Comme si cette pièce recelait des souvenirs inavouables, planant tels des fantômes dans les rayons de soleil chichement dispensés par les fenêtres obscurcies. Je n’ai d’ailleurs rien à y faire, sauf que… Sauf qu’il me faut bien admettre que mes pas m’y conduisent bien plus souvent qu’à mon tour ! Je me suis étonné de cela. Puis j’ai tenté de me rebeller. Pour finir par craindre ces lieux où je me retrouve si souvent, au sortir d’une rêverie ne laissant dans ma mémoire pas plus de trace qu’une risée sur l’océan.

Le reste de la maison me procure des sensations allant de la chaleur confortable, du plaisir sécurisant du chez-soi, au voluptueux bien-être que je ressens dans le bureau. Mais cette tourelle… Sa seule image me fait frissonner.

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Notre logeuse est venue cet après-midi. Elle avait l’air vieillie, fatiguée. Le coin des yeux rougis, comme si elle avait pleuré récemment. Je me suis demandé si ma femme était passée la voir en partant, car elle m’a ignoré superbement, manquant même me marcher sur les pieds en traversant le salon sans daigner lever les yeux sur moi. J’en conclus être la victime d’une conspiration féminine, d’une manifestation de cette solidarité que les femmes se consentent si facilement entre elles, quand l’une reprend à son compte les griefs de l’autre à l’égard d’un homme. Mais après tout, peu m’importe ! Cette femme, pour charmante qu’elle m’ait parue lors de nos rencontres précédentes, ne m’est rien. Si son humeur la conduit à feindre de ne pas me voir, grand bien lui fasse ! J’ai tout de même trouvé qu’elle dépassait les bornes au moment où, sur le point de vider les lieux, elle s’est retournée sur le seuil de la porte, m’a regardé droit dans les yeux et, après un soupir, a lâché : « Quel dommage, tout de même ! Un si joli couple… » Mais, avant que j’aie eu le temps de lui rétorquer de se mêler de ses affaires, elle avait tourné les talons et claqué la porte derrière elle. Quel culot !

J’ai bien avancé dans mon roman aujourd’hui. Ce sera une œuvre grandiose, magistrale. Avec elle, à coup sûr, je vais atteindre le succès et la notoriété auxquels j’aspire. Non par orgueil ou prétention, mais pour la capacité matérielle qu’ils m’apporteront. Je vais enfin pouvoir vivre ma vie d’écrivain sans plus avoir à gâcher mon temps dans de stériles activités "alimentaires". J’ai bien avancé, et je suis content de moi. Bien que je ne sois pas encore en mesure de fixer la date de fin, je sais que maintenant son achèvement n’est plus – comme c’était encore le cas il y a quelques semaines – une hypothèse douteuse, mais au contraire une certitude. Je vais y arriver ! Enfin !!!

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Je dors mal. Mon sommeil est entrecoupé de rêves étranges, dérangeants. Sensation de chute, creux oppressant à l’estomac, souvenir indistinct d’une action sans cesse répétée, toujours inaboutie. Quelle action ? Je l’ignore, l’éveil venant immanquablement passer son éponge sur le tableau noir de mes souvenirs… Je passe le plus clair de mon temps immobile, recroquevillé dans le profond canapé du salon. Parfois je pense à une femme, au visage flou. J’ignore tout d’elle, mais j’ai comme la vague impression qu’elle m’a été chère, dans un passé oublié. Trop fatigué pour écrire quoi que ce soit, je me contente de rêvasser, tout au long de la journée. Je m’endors, pour me réveiller endolori de partout et le cœur battant, couché dans la poussière qui recouvre le plancher de la tourelle. J’ai tenté d’aller faire un tour dans le jardin, pour oublier ces désagréables moments, mais j’ai été incapable de me décider à franchir la porte.

Plus tard dans la journée, c’est la panique. Je n’arrive pas à remettre la main sur mon manuscrit. J’ai retourné le moindre pouce de tiroir, fouillé tous les placards, j’ai même regardé sous les lits, mais il reste introuvable. Pas moyen de me souvenir où j’ai pu le ranger, le cacher… Déprimé au-delà de toute description, j’ai fini par abandonner sa recherche et j’ai passé le reste de la journée prostré dans mon fauteuil, devant le bureau à la surface vierge de toute feuille.

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J’ai bien avancé dans mon roman aujourd’hui. Je suis content de moi, car je sens que le but approche. Bientôt, la reconnaissance et la notoriété seront miennes. Ma cadence d’écriture se ralentit, mais rien de bien inquiétant. Au fur et à mesure que je progresse dans le roman, une sensation de déjà-vu se manifeste confusément, de temps à autre. Aussi dois-je prendre bien soin de relire les chapitres déjà écrits, pour être certain de ne pas me répéter. Cela me fait perdre du temps, mais la qualité est à ce prix.

La logeuse a dû passer sans que je la voie, car les fleurs ont été changées dans le vase du salon. Si c’était le seul motif de sa visite, elle aurait pu s’en dispenser : je ne suis déjà pas un fanatique des fleurs séchées, et remplacer un bouquet de cette nature par un autre me paraît être le comble de la perte de temps. Mais après tout, c’est elle la propriétaire et elle peut bien s’adonner à ses marottes. Pour ce que cela m’importe…

Je me suis encore une fois réveillé couché sur le sol de la tourelle. Après avoir passé plusieurs minutes à étouffer, j’ai finalement recouvré assez de conscience pour comprendre où j’étais et me relever, crachant la poussière qui emplissait ma bouche. La respiration sifflante, je me suis traîné plus que je n’ai marché jusqu’au salon et me suis affalé dans le divan. Maudite tourelle… Une fois repris mon souffle, j’ai remarqué qu’un journal était posé sur la table basse. Un vieux, très vieux journal, à en juger par son papier jaune et déchiré. Je l’ai saisi avec précaution, ai feuilleté ses pages agonisantes. À la rubrique des faits divers, j’ai découvert l’article qui justifiait probablement qu’on aie gardé ce journal : le récit d’un suicide, ici même, à Outrevent. Un jeune écrivain, victime d’une dépression nerveuse, abandonné par sa jeune épouse, avait mis fin à ses jours en se faisant théâtralement sauter la cervelle. Le journal décrivait laconiquement comment la propriétaire avait trouvé le corps de Pierre L. dans la tourelle, baignant dans son sang depuis déjà plusieurs jours. Quelle pitié…

D’aucuns diraient que cela peut expliquer le malaise que je ressens dans cette tourelle, mais j’en doute. Les fantômes me font grimacer d’agacement bien plus que de peur… Et puis j’ai autre chose à faire que de penser à ce genre de balivernes. C’est que j’ai un roman à commencer, moi !

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J’ai bien avancé dans mon roman aujourd’hui…

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