46 façons de mourir / -14

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-14 Au fond de la malle

Ça fait des années que Tod a pour principale occupation matinale de dépouiller les journaux – section rubrique nécrologique – pour y rechercher les décès de gens plus jeunes que lui. Qu’il les connaisse ou non, admettant que quand il les connaît le plaisir de cette lecture n’en est que plus jouissive. Quand il était jeune, il a connu quelques personnes âgées qui procédaient ainsi, probablement pour les mêmes raisons. Il comprenait mal ce plaisir, et se disait alors que ce devait être une manifestation de gâtisme. Mais il a compris son erreur depuis longtemps ! Et plus les années passent, plus ce rituel a pris de l’importance. Après son déjeuner, après les soins, tous les jours, il se nourrit de ces vies dont le fil coupé se déroule dans les colonnes « Disparitions », « Carnet noir » ou autres métaphores que de veules rédacteurs de presse utilisent pour masquer leurs propres craintes de la mort.

Aaahhh… En voilà un, et un jeune, qui plus est ! Même pas cinquante ans… Il soupire de plaisir, comme un gros chat cacochyme qui digère, près d’un radiateur. Mais son soupir s’effiloche dans sa gorge, et se transforme en une toux douloureuse, sèche et déchirée. Maudit médecin. Comment arriver à prendre du plaisir, son innocent plaisir du matin, après s’être fait condamner à mort ? À brève, très brève échéance, s’il en croit la mine sincèrement affligée du spécialiste tandis qu’il lui donnait connaissance – dans un langage à la prudence et aux circonlocutions dignes d’un diplomate de haut rang – des résultats des examens effectués en urgence, suite à sa syncope de la veille.

Oh, il se doutait bien que le bout de la route approchait à grands pas. Mais jusqu’à hier, entre ce doute et sa nouvelle certitude d’aujourd’hui, il y avait un monde de craintes et de terreurs. C’est pour bientôt. Pour très bientôt. Et si le toubib avait l’air si catastrophé, c’est sûrement qu’il voyait proche la fin d’un commerce fort rentable, depuis de longues années. Perdre un aussi bon client, une telle rente, quelle tristesse…

Il a pris la nouvelle en silence. Il le savait. Il a même cru, quand il est revenu à lui hier soir, qu’il avait sauté le pas, et que ces lumières floues qu’il découvrait étaient celles de… Mais non. Une fois que la douleur a été assez bien réinstallée pour lui éclaircir la vue et les idées, il a compris qu’il avait encore un sursis. Mais pas plus. Au fond, le médecin aurait pu faire l’impasse, se contenter de lui livrer des résultats médicaux bruts, scientifiques et froids. Ce n’était qu’une formalité, il avait déjà compris.

La peur lui serre le ventre encore plus fort que les tumeurs. Il faut qu’il fasse quelque chose, qu’il parle à quelqu’un. Mais à qui ? Letztmann ? Non, tout de même pas. Ce n’est qu’un domestique, et depuis tant d’années qu’il s’en sert et le traite comme un objet utilitaire dénué de personnalité, il lui serait impossible de le prendre comme confident. Mais Letztmann peut encore lui servir. Il tend le bras et presse le bouton d’appel. Quelques secondes plus tard, Letztmann entre dans la chambre. D’une voix qu’il voudrait autoritaire et décidée, mais qui n’est un filet à peine audible, Tod lui souffle :
– Allez me chercher la malle, dans le bureau.
– La… malle ?
– Oui… le coffre… Dans la commode…
– Ah ! Je… J’y vais, Monsieur. Tout de suite.

Les minutes s’écoulent, clapotant à l’horloge comme une perfusion qui n’en finit pas. Comme des gouttes de temps qui lui échappent alors même qu’il lui en reste si peu. Letztmann finit par revenir et pousse la porte du pied, ployant sous le poids d’une malle de bonne taille. Tod lui fait signe de la poser près du lit. Letztmann s’exécute en poussant un soupir de soulagement. Puis il se redresse, s’essuie le front, et attend ses instructions, comme le bon petit soldat qu’il est. Tod lui fait signe d’approcher, car il ne se sent plus capable d’autre chose que de murmurer. Une fois que Letztmann est assez près, penché dans une position qui ne doit pas être particulièrement agréable, faute d’oser s’appuyer sur le lit, Tod s’explique en quelques phrases brèves et hachées.

Dans cette malle se trouve toute sa vie. Rangée, depuis des décennies. Une sélection de souvenirs, papiers, photographies qu’il a – sans règle bien précise – décidé de conserver. Il s’écoulait parfois cinq ans sans que rien ne vienne s’y ajouter. Et puis un jour un feuillet, une image, un disque y était déposé. Sans cérémonial particulier, avec même une certaine désinvolture. Si on lui avait demandé l’usage qu’il destinait à cette conservation, il aurait été bien en peine d’y répondre. Jamais Tod n’avait ouvert la malle pour en consulter le contenu. Même pas pour en retirer une pièce faisant référence à des gens avec lesquels il s’était brouillé, fâché. La malle était un cul de sac, un trou noir dans lequel des morceaux de vie entraient, mais duquel rien ne ressortait jamais. Jusqu’à aujourd’hui.

Tod explique à Letztmann où trouver la clef du cadenas qui verrouille la malle. L’homme à tout faire part et revient, le sésame à la main. Agacé de le voir rester près du lit, la maudite clef à la main, gaspillant un temps qui lui est si chèrement compté, il fait un mouvement de la main. La malle. LA MALLE !
Enfin ! Letztmann a repris ses esprits. Il contourne le lit, déverrouille le coffre et l’ouvre. Tod lui fait un signe de la main : « Prenez ! » Incertain, Letztmann se penche, extrait un feuillet. Nouveau geste d’agacement à le voir immobile, inutile, l’air idiot avec son feuillet à la main. « Eh bien ! Lisez ! » souffle-t-il. Letztmann se racle la gorge, observe quelques instant le produit de sa pêche avant d’annoncer qu’il s’agit d’une facture d’hôtel, dans les îles. Tod fait un geste de rejet, accompagné d’un murmure :
– Un autre…
– Mais… Que fais-je de celui-ci ?
– Pfff… Jetez-le. Plus d’importance… Pas perdre de temps…
– Ah ! Euh, bien sûr, Monsieur. Excusez-moi, Monsieur.
Nouvelle tentative, pas plus fructueuse que la première. Nouveaux essais…

Après avoir jeté deux douzaines de photos, lettres et factures, une pièce recueille enfin l’assentiment de Tod. Une lettre, au papier jauni et à l’écriture nettement féminine. Carole… « Appelez-la ! »

Evidemment, il faut donner d’épuisantes explications à Letztmann. Les répertoires téléphoniques et leur rangement. Les agendas, leur stockage et leur codes. Que c’est long ! Letztmann ressort de la chambre, et Tod fixe le plafond, attendant, espérant. S’occupe à relier les tâches du plafond par le fil de ses élancements douloureux, dessinant la carte de son mal sur cet écran qui lui est imposé, trop faible qu’il est maintenant pour changer seul de position. Il agonise, lui qui avait plutôt coutume d’agonir son entourage d’ordres, d’injures et de récrimination. Un rictus étire sa bouche quand cette pensée lui vient à l’esprit. Enfin Letztmann revient, les bras de nouveau chargés. Puis cherche en suivant les indications de Tod. Trouve un numéro, l’appelle. Sans succès. Essaye un autre, puis un troisième. Où, enfin, il obtient une réponse. Une réponse qui le fait grimacer de dépit. Un bref remerciement. Il se retourne :
– Hem… Madame Carole Leichter-Schenkel est… Hem… Euh, décédée il y a deux ans. Je suis désolé.
– Non ! Je… Eh bien continuez ! La malle, vite.

Il a masqué son désappointement en entendant la nouvelle. Une nouvelle qui l’aurait réjoui en temps normal. Mais ce soir, ce soir est différent. Ce dernier soir. Ce n’est plus le temps de se réjouir d’avoir enterré une femme de cinq ans sa cadette. Une femme à laquelle il aurait pu se confier, parler. C’est trop rageant. Mais heureusement, Letztmann vient à la rescousse, une photo dans chaque main. Un regard, un signe du doigt pour en voir une de plus près. Non. Aux suivantes.

La journée entière va y passer. Interrompue par le rituel des soins médicaux, les piqûres, le bassin. Mais reprise aussitôt après, avec un sentiment d’urgence qui commence à contaminer Letztmann, lui d’habitude si calme, si posé. La fébrilité augmente. Une photo d’un groupe sur un bateau de croisière, grimaçant face au soleil brûlant des îles grecques. Mikis Kléphitenz, son partenaire armateur avec lequel il a conclu tant d’affaires, gagné tant d’argent. Mais Mikis est injoignable, personne ne sait ou ne veut dire où on peut le contacter.

Les lettres, les photos s’empilent près de la malle, le tas des rebuts enflant sans discontinuer au fil des échecs répétés. En vacances, injoignable, disparu sans laisser d’adresse, mort il y a deux, cinq, dix ans. Raul, Stéphanie, Charles et Sandra. Les frères Betrüger. Les hommes et les femmes qui sortent du néant de la malle y retournent l’un après l’autre. Sa vie sentimentale et professionnelle, son passé, ses souvenirs semblent n’être plus qu’une illusion, bâtie sur des creux, des vides, des gouffres qui s’effondrent les uns après les autres, au fil des tentatives sans résultat. Tod s’énerve, s’étouffe à moitié, insulte Letztmann, le supplie. Il gémit et pleure, autant de douleur et de peur que de frustration. Letztmann, impavide, poursuit son patient travail d’archéologue, extrayant les espoirs de la malle puis jetant les déceptions sur le tas voisin. Parfois, il essuie la sueur sur le front de Tod. Le fait boire. Et la litanie des années perdues reprend.

Quand la nuit tombe, la malle est presque vide. Aucun appel n’a abouti. Letztmann se baisse une nouvelle fois. Une dernière fois. Il tient une photographie ancienne, aux bords dentelés. Tod regarde, silencieux, un enfant, un gros garçon joufflu qui fait la moue au photographe. Udo. Son fils. Sa gorge est sèche, et son souffle s’est fait plus court. Un minuscule geste de l’index, pour demander à Letztmann d’appeler. Cette fois, quelqu’un répond. Letztmann paraît gêné, tente d’expliquer à Udo que son père est mourant, que cet appel est sans nul doute le dernier. Mais il n’ose le dire crûment, les yeux de Tod rivés à lui. Udo répond, longuement. Letztmann hoche la tête. Essaye un « Mais… » Et puis repose le combiné. « Il… Il ne veut pas vous parler… Je suis désolé. »

Tod a entendu. C’est même la dernière chose qu’il a entendu. Son regard est fixe. Immobile. Puis ses yeux se voilent lentement, emportés vers la grande peur, le grand inconnu. Ses yeux qui, dans la mort, restent fixés sur la photo du bébé que Letztmann tient toujours à la main. Cinq minutes s’écoulent sans un geste, sans un bruit.

Alors, seulement, Letztmann se relâche. Enfin, les yeux plissés, narquois, vainqueurs, il se permet ce qu’il a réfréné toute cette longue journée. Il sourit.

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