46 façons de mourir / -13

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-13 Bien trop haut

(Extrait de "L’Anti-tour")

À l’heure de la pause café, les plus pressés sont déjà de retour devant l’ascenseur pour regagner leur bureau, une tasse à la main. La cabine du centre s’ouvre la première, et trois, puis cinq, six personnes entrent et procèdent au rituel de la carte d’identification / choix de l’étage. Les lumières du panneau de contrôle s’allument au fur et à mesure des demandes. Cinq étages différents demandés, entre le vingt-neuf et le quarante et un que dessert cette batterie d’ascenseurs. Ceux qui montent au plus haut de la tour. Ceux dont les pannes sont les plus redoutées, car – quand elles surviennent lors d’un appel pour une descente – elles entraînent alors d’interminables et pénibles minutes à descendre par les escaliers de secours, pour accéder au vingt-neuvième étage, où un autre groupe d’ascenseur permet de rejoindre le sol. Et ne parlons pas des pannes qui surviennent quand on est dans l’ascenseur…

Une fois les candidats à la montée entrés, les quinze secondes rituelles d’attente avant fermeture des portes finissent de s’écouler, indifférente à l’homme qui pèse de manière agacée sur le bouton de fermeture : au départ du rez-de-chaussée, inutile de s’énerver. L’ascenseur restera ouvert un minimum incompressible de quinze secondes avant de refermer ses portes et d’entamer son trajet. Justement, au moment précis où elles se ferment, un bras vient couper leur trajectoire. Les portes se rouvrent et un homme entre dans la cabine, ignorant le regard de reproche de l’usager pressé. Les portes se ferment tandis que l’homme demande à la cantonade : « Cet ascenseur dessert bien le quatre-vingt treizième étage ? »

Tous le regardent abasourdis, sans répondre et se demandent s’ils ont bien entendu. Est-ce une blague ? L’homme ne semble pas se formaliser du silence qu’on lui sert en guise de réponse. Il murmure : « Voyons… » Il pointe alors son doigt vers le sommet de la paroi. Une pâle lueur rouge semble apparaître sur le métal poli, deux bons pieds au-dessus du panneau de contrôle. L’ascenseur monte, comme à l’habitude, mais tous ses occupants – à l’exception de l’homme – sont en train de se demander ce qui va se passer. Comment peut-on sélectionner le quatre-vingt treizième étage dans une tour qui en compte quarante et un, mettons quarante-deux ou quarante-trois en comptant les étages techniques, inaccessibles par l’ascenseur ? Et que va-t-il se passer au-delà de ces étages ?

Trois personnes – celles qui ont l’air le plus effrayées – sortent au premier arrêt, au vingt-neuvième. Deux arrêts de plus et je me retrouve seul avec l’homme. J’ai laissé volontairement passer mon étage, et bientôt nous atteignons le trente-sixième pallier. Le dernier arrêt demandé, que ma carte d’accès ne me permet normalement pas d’atteindre. Les portes s’ouvrent, restent ouvertes quelques instants. Au moment où elles commencent à se refermer, l’homme tend la main et intercepte le faisceau. Me regarde. Sans rien dire, mais l’air un peu distrait qu’il avait en entrant dans l’ascenseur a complètement disparu. Son visage est maintenant déterminé, presque sévère, peut-être même menaçant. Il se racle la gorge et un soupçon d’impatience s’ajoute aux émotions qu’il laisse transparaître. Au fond c’est assez clair. Sans un mot, il me fait comprendre que ce n’est pas dans mon intérêt de rester là. Je reste pourtant immobile et l’homme finit par baisser son bras. Les portes de l’ascenseur se referment. Je fais face au regard réprobateur de mon vis-à-vis, mais il détourne les yeux en soupirant.

J’aurais dû sortir au 36e . Mais comme tout le monde, j’ai toujours entendu dire ce genre de lieu où j’ai abouti se trouvait « en bas. » Alors je ne me suis pas méfié.

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