46 façons de mourir / -12

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-12 Une simple méprise

« Agence Littéraire Québécoise des Arts de l’Imaginaire et des Délires Orthographiques » Ça sonne bien, avec un petit côté surréaliste, dada, tout ce qu’il fait bon montrer comme connaissance de la littérature française du XXème siècle pour prouver que l’on n’est pas seulement cultivé mais aussi… raffiné ? Bah, peu importe le terme exact. Ça lui plait, cette trouvaille pour le nom. Quant à l’usage d’un acronyme, « ALKÉDO » – comme il le prononce – lui parait moderne, dépourvu de sens évident, à part peut-être un vague relent de… chimie ? En tout cas, idéal pour désigner sa création. Ne pas créer d’attentes parasites, à cause du nom de l’agence. Sa fonction doit être unique : vendre et placer des œuvres et des spectacles. Les siens.
N’ayant pas les moyens d’avoir un agent, il a décidé de tenter le pseudo-anonymat d’une pseudo-agence, et depuis deux mois tente de placer tant ses manuscrits que ses spectacles scéniques par son intermédiaire. Avec un succès mitigé, pour ne pas dire inexistant. Pour être honnête, il n’a, pour le moment, remarqué aucune différence notable depuis qu’il utilise ce biais. Mais il faut laisser du temps aux petites causes, pour qu’elles produisent de grands effets.

C’est donc avec une excitation bien compréhensible qu’il se rend au rendez-vous que « Glomar Production » vient de lui fixer par message sur son répondeur. Obligatoire, le répondeur, si on veut maintenir l’illusion d’une agence… Un message sibyllin, lui donnant rendez-vous dans un parc public, à la tombée de la nuit. L’heure et le lieu sont certes étonnants, mais il sait que le monde du spectacle compte assez d’originaux pour que pareille requête n’atteigne pas le seuil du « surprenant ». Fébrile, il a stationné sa voiture à proximité du lieu de rendez-vous, a rejoint ce dernier au pas de course, et maintenant il attend. Longtemps. Il finit par s’asseoir sur le banc devant lequel il se tient depuis près de vingt minutes. Commençant à redouter que son « grand soir » ne soit qu’une plaisanterie de mauvais goût. Il est sur le point de se relever quand un léger choc sur sa tempe droite lui fait tourner la tête, pour se trouver face au canon d’un pistolet. « On ne bouge plus et on se tait ! »

Le temps que son esprit admette ce qui se passe, il est trop tard. Deux mains le saisissent aux épaules, le plaquent au dossier du banc, tandis qu’un morceau d’adhésif opaque est collé sur ses yeux, suivi d’un autre sur sa bouche. Pas le temps de tenter le moindre mouvement qu’une rude bourrade le fait basculer sur le côté et qu’il sent ses poignets saisis et attachés de la même manière, le bruit du rouleau d’adhésif faisant foi. Cinq secondes se sont écoulées, et il se retrouve aveuglé et impuissant. On le saisit alors aux aisselles pour le redresser, puis le faire lever. La poigne qui lui broie le biceps l’a instantanément dissuadé de se rebeller, et il se met à marcher, guidé par cette main de fer. Le trajet en aveugle ne dure pas longtemps. Bientôt on l’arrête, et un bruit de portière à glissière se fait entendre. Puis, une poussée dans le dos l’envoie s’affaler sur un sol dur et métallique, contre lequel son crâne vient cogner. La portière se referme. Le véhicule se met en marche.

Il roule pendant environ une heure, d’après son estimation. Mais au fond, il n’a pas la moindre idée précise de la durée écoulée. Pendant tout ce temps son esprit affolé essaye de comprendre ce qui lui arrive. Il ne se connaît pas d’ennemi, n’a pas la moindre fortune ni importance. Que peut-on bien lui vouloir ? La seule réponse qu’il peut imaginer l’inquiète trop, et il s’efforce de ne pas y penser. Plutôt se concentrer sur ce qu’il sent, ce qu’il entend. Ça ne mènera sans doute pas à grand chose, mais au moins ça l’occupe et lui permet de se calmer. Le véhicule finit par s’arrêter.

La portière s’ouvre, on le redresse, le tire, le remet debout. Il marche. Bute contre des marches. Sent qu’il entre dans une pièce. Une poussée sur les épaules le fait tomber sur une chaise. Puis on lui tient les mains, l’adhésif est coupé puis arraché avant que ses mains ne soient plaquées dans son dos, autour du dossier de la chaise. On le ré-immobilise de la même manière, à grand renfort de bande collante. Dernière étape : une main décolle l’adhésif de sa bouche et l’enlève d’un geste brusque, lui arrachant un cri de douleur. Il reste immobile, la tête rejetée en arrière, haletant. Soudain une voix, derrière lui. « Chui pas d’accord ! » Une autre voix répond aussitôt, provenant de sa gauche : « Je sais. Mais c’est moi qui dirige, aujourd’hui. Et je veux savoir. »

Ayant repris partiellement ses esprits, il se racle la gorge et tente un « Je ne sais pas… » aussitôt interrompu pas une gifle violente qui lui laisse un goût de sang sur les lèvres. « TA GUEULE ! Ici, c’est nous qui parlons. Et tu réponds si on te questionne. Sinon TU-LA-FER-ME !!! OK ? » Chacune des dernières syllabes est scandée d’une tape sur la tête. « OK » murmure-t-il. Il sait qu’il n’a aucun courage physique et ne veut qu’une seule chose : que ce cauchemar s’arrête au plus vite.

La voix de celui qui semble être le chef se fait entendre, juste à côté de son oreille :
– Alors tête dure, on va s’expliquer tous les deux, hein ? Tu vas nous raconter tes projets, qui tu voulais assassiner, tout ça, hein ?
– Assassiner ? Mais de quoi parlez-vous donc ? Jamais je…
La réaction à sa réponse ne se fait pas attendre. Une gifle violente s’écrase sur sa joue, et il sent à nouveau le goût du sang dans sa bouche.
– Te fous pas de ma gueule ! On sait très bien que t’es avec ces saloperies de terroristes arabes. Tu sais que t’es pas bien discret, mon gars ? Fallait pas chercher fort pour te trouver.
– Me… Me trouver ?
– Ben ouais. Tu crois pas qu’on va laisser l’Amérique se faire menacer, attaquer, assassiner et rester le cul sur notre chaise ? C’est pas ces tapettes du FBI ou de la CIA qui vont nous protéger, hein ? Alors nous, on agit. On est là pour défendre notre pays des ordures de traîtres dans ton genre. Ça t’étonne ?
– Oui… Euh, non… Mais…

À nouveau, sa réponse est interrompue par une gifle.
– Ta gueule, j’ai dit ! Tu parles quand je te le demande. Compris ? Et justement, tu vas pouvoir parler. Allez, vas-y ! Parle nous un peu de tes complices. C’est des américains ou des arabes ? Des traîtres dans ton genre ou des pourris de bougnoules ?
– Mais je n’ai pas de complices ! Je n’ai rien…
Cette fois la main qui le frappe sur la tempe est fermée, et la violence du choc l’assomme à moitié. Au milieu du bourdonnement confus qui emplit ses oreilles, il finit par distinguer à nouveau des voix. Qui crient. Instinctivement il rentre la tête dans les épaules, s’attendant à de nouveaux coups, avant de se rendre compte que ses ravisseurs sont en train de hurler l’un après l’autre, se désintéressant momentanément de son cas.
– … moi je te dis que c’est une connerie !
– Et moi je te répète que c’est moi qui dirige ce coup là ! Alors me fais pas chier et contente-toi de le surveiller !
– Mais Buck…
– PAS DE NOM, CONNARD !
– Euh, pardon, B… euh, chef. Mais de toute façon qu’est-ce que ça peut faire ? Il va pas…
– Ça fait que c’est une question d’habitude à prendre. À avoir. OK ?
– … OK.
Pendant cet échange, tout en se remettant doucement du dernier coup qui lui a embrumé les idées, il essaye de comprendre ce qui se passe. Pour qui donc le prend-on ? Un terroriste lié à des terroristes arabes ? Ça a beau être du plus haut comique, il se dit avec angoisse qu’il va avoir beaucoup de mal à en convaincre ses ravisseurs. Ne serait-ce qu’au vu de leur conception très particulière du dialogue… Mais il n’a que peu de temps pour préparer sa défense, car on s’adresse à nouveau à lui :
– Alors mon gars, tu nous en parles, de tes complices ?
– Je… Je suis écrivain.
– Ouais, on s’en fout, ça. C’est ta couverture ? Ben, elle est un peu percée, hein !
Et la voix éclate de rire, suivie avec un temps de retard par un second rire, qui sonne un peu faux. Comme si l’autre n’avait pas saisi l’astuce, mais ne voulait pas passer pour un idiot.
– Alors, explique nous. Qui. Comment. Où. La totale. Pis dis-toi que t’es foutu, de toute façon. Tout ce que tu peux encore gagner, c’est de crever vite et sans douleur. Correct ?
– Mais… Ce n’est pas possible ! Ce…
– Oh que si ! C’est possible, tu vas voir. Allez, cause avant que je ne me fâche !
– Mais je viens de vous le dire, je suis écrivain ! É-CRI-VAIN !!! J’ai jamais fréquenté aucun arabe ni aucun terroriste de ma vie ! J’ÉCRIS, BORDEL !
Son dernier cri se termine par un gargouillis, quand le poing lui défonce littéralement la mâchoire pendant que la brute hurle une nouvelle fois « TA GUEULE ! » Une atroce douleur irradie jusqu’à sa tempe et il voit des cercles lumineux derrière ses yeux bandés. Quand on le saisit et le redresse, la douleur augmente encore d’un cran, lui tranchant le crâne d’un stylet glacé à chaque mouvement de tête.
– Tu vas arrêter de te foutre de moi, connard ! Tu crois qu’on sait pas lire ? Tu nous prends pour des crétins, mais c’est toi qu’en est un ! La plaque en bas de ton immeuble, « Al Quaïdo », tu trouvais ça malin ? Et discret ??? On est capable de lire les initiales aussi, même quand on est patriote !
– Mma…
Nouvelle gifle, ses oreilles commencent à bourdonner à un point tel qu’il n’entend plus distinctement que les cris les plus forts de son bourreau.
– TA GUEULE ! TU VAS PARLER ! Le chef nous a dit de te descendre, mais moi chui tanné d’obéir comme un épais ! J’veux savoir les détails ! Et comme c’est moi le chef de cette opération, je décide que j’ai le droit de les avoir, ces infos. Alors parle, sinon tu vas vraiment comprendre ce que ça veut dire, avoir MAL !

À cet instant où la situation semble désespérée, il bénéficie d’une chance inouïe, incroyable.

La brute le saisit par le cou et commence à le lui serrer fermement, tout en hurlant « PARLE ! » Au même instant, un gros vaisseau sanguin, malmené par les chocs successifs, décide d’éclater au beau milieu de son cerveau. L’entraînant instantanément et miséricordieusement dans l’inconscience, puis dans la mort.

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