46 façons de mourir / -11

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-11 Le cascadeur

Je travaille juste à côté d’un hôtel de luxe dont l’une des particularités est le nombre important de tournages cinématographiques qui s’y déroulent. Cet hôtel a décidé d’équiper toute une partie de ses chambres et salons de façon à faciliter les installations, montages et démontages nécessaires à un plateau de tournage. Tout y est prévu, le personnel est formé et compétent, et les réserves regorgent de matériaux, câbles, décors divers et variés, aptes à satisfaire le plus difficile des réalisateurs. Avantage connexe de tourner dans un tel lieu : les stars sont déjà sur place, plus de soucis de transport …

Je suis donc accoutumé aux va-et-vient découlant de ces activités, et je m’amuse parfois, en arrivant le matin, à deviner, au titre (provisoire) du film indiqué sur les panneaux de réservation de stationnement, quels acteurs ou actrices pourraient bien y jouer. Non que je sois du genre à perdre mon temps à vouloir à tout prix les apercevoir, les croiser, leur quémander un autographe. Je laisse ces plaisirs à d’autres et me contente de jeter un regard en arrivant ou partant du travail, au cas où…

Ce matin, j’allais traverser la ruelle qui longe l’hôtel, petit raccourci qui me fait gagner au bas mot dix mètres sur mon trajet, quand j’ai remarqué le cascadeur. Il était assis sur le bord du trottoir, de l’autre côté de la ruelle, et au premier coup d’œil, je l’ai pris pour un itinérant. Il faut dire qu’il ne payait pas de mine, assis dans la boue que la fonte des neiges avait entassée dans les caniveaux ! Ses vêtements étaient sales, déchirés, et son air hagard était caractéristique des épaves humaines que le flot de notre société charrie et dépose sans cesse sur ses rives, rejetées et brisées par des courants qu’elles ne savent chevaucher.

Mais j’ai compris ma méprise quand, une seconde après l’avoir aperçu, je l’ai vu se lever et – sans effort apparent – exécuter un saut périlleux arrière qui aurait été moins impressionnant s’il ne s’était terminé par un atterrissage sur le ventre. « Oh ! » me suis-je instantanément dit. « Ce doit être un cascadeur qui répète une scène de tournage… » Comme pour confirmer cette hypothèse, à peine avait-il eu touché le sol après son acrobatie qu’il s’est à-demi relevé, à quatre pattes, avant d’avancer, de plus en plus vite, en courant comme un chien, mains au sol. Il a parcouru une dizaine de mètres de cette manière avant de conclure sa course par un roulé-boulé du plus bel effet. Tout de même un peu interloqué par ces exercices, effectués à huit heures du matin dans une ruelle ouverte à la circulation (même s’il y passe bien peu de véhicules en comparaison des deux avenues qu’elle joint), je me suis figé sur place et j’ai regardé le spectacle. Image typique du badaud arrêté, la bouche entrouverte et les bras ballants…

L’homme est resté quelques secondes étendu sur le dos, dans la position où sa dernière cabriole l’avait laissé. Puis, il a commencé à glisser en arrière, doucement. D’abord en ligne droite, puis en décrivant un virage qui l’a amené, cinq secondes plus tard, à s’arrêter quand sa tête a heurté le trottoir. Au bruit qu’elle a fait, je n’ai pas pu m’empêcher de grimacer. Et je me suis demandé comme diable il réussissait à se déplacer ainsi, glissant sur le dos sans se servir ni de ses bras, ni de ses jambes… Probable qu’un câble fin, invisible à mes yeux, devait le traîner de cette manière. Sauf que… Sauf que nous étions les deux seuls humains dans la ruelle, un rapide coup d’œil circulaire me l’ayant confirmé.

Je ne suis pas un spécialiste du cinéma mais, comme tout un chacun, je sais que les trucages, les assistants et tout ce qui sert à créer l’illusion sont en général bien visibles lors du tournage. Et ne disparaissent qu’une fois à l’écran, par le jeu du cadrage et des effets spéciaux. D’où ma perplexité, qui est encore montée d’un cran quand l’homme s’est projeté d’un bond en arrière, heurtant le mur du dos avec un gémissement. Sans m’en rendre compte, j’ai commencé à reculer, m’éloignant par réflexe d’une scène qui commençait à m’inquiéter. L’homme s’est écarté légèrement du mur, puis s’est jeté une nouvelle fois en arrière et l’a percuté tout aussi violemment. Un « Non » étouffé, mais néanmoins bien distinct, a atteint mes oreilles. Le cascadeur m’a alors regardé avec un air implorant et a murmuré « s’il vous plait… » d’une voix à peine audible. J’ai failli avancer vers lui mais, au premier geste de ma part, il a soulevé une main et l’a agitée de droite à gauche, paume tournée vers moi, l’index dressé. Le geste universel signifiant « Non ! » Je me suis à nouveau figé.

Un tourbillon de vent, comme il s’en forme souvent entre les tours du centre-ville, a balayé la ruelle, me forçant à plisser les yeux puis à tourner la tête pour éviter la poussière qui volait. Au plus fort du tourbillon, le cascadeur s’est levé, d’une étrange manière, bras ballants, tête basculée en avant. Et sans que rien ne m’y prépare, il a décollé du sol, traversé la rue et s’est écrasé face contre le mur, à une dizaine de mètres de moi. Il est resté collé au mur, pantin désarticulé, les pieds à un bon mètre du sol, pendant quelques secondes. Puis, il est tombé lourdement, comme un moineau qui a heurté une vitre.

Je suis parti en courant, fuyant une scène que je ne pouvais pas – que je ne voulais pas – comprendre. Le soir, en quittant mon travail, après une journée passée à essayer d’oublier ce que j’avais vu le matin, je suis quand même repassé devant la ruelle. Attiré par l’innommable. Mais elle était vide. Du coin où j’étais, j’ai cru distinguer une tâche plus sombre sur les briques, à trois mètres du sol. À l’endroit où la tête de l’homme s’était fracassée contre le mur. Mais c’était sûrement une illusion. J’ai rapidement tourné les talons et suis rentré chez moi.

Le lendemain, le seul fait divers que le journal mentionnait dans le secteur du centre-ville concernait des graffitis sur la statue d’un ancien Premier ministre. Rien à voir.

D’ailleurs, je n’ai rien vu…

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