46 façons de mourir / -10

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-10 Des faces

(Extrait de "L’Anti-tour")

Je marche au milieu du trottoir. En face, une ambulance est arrêtée ; son moteur tourne. Les gyrophares jettent des éclats blancs et rouges qui se reflètent sur les feuillages mouillés des érables. Il n’y a pas d’infirmier en vue, ni au volant, ni hors du véhicule. Derrière l’ambulance, une maison offre aux regards sa porte-fenêtre. À travers les vitres je distingue deux silhouettes : un homme et une femme. Tous deux – les bras ballants – fixent l’ambulance. Au moment où je vais détourner les yeux, la femme jette un regard à l’homme. Un regard d’incompréhension. Face à eux, le trottoir est vide.

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L’ambulance est arrêtée le long du trottoir, son moteur tourne. Le chauffeur, au mépris de tous les règlements sanitaires, fume une cigarette en arborant un air de profond ennui. Il est appuyé – plutôt avachi – sur l’encadrement de sa vitre aux trois-quarts ouverte. La cigarette pend au bout de ses doigts jaunis. Rythmiquement, il tourne la tête, lève le poignet et aspire d’un air appliqué sa fumée au filtre de cellulose, comme s’il buvait une liqueur forte dans une paille étroite. Puis, il avance le cou, tourne la tête vers le haut et souffle ses volutes de cancer dans l’air calme de l’automne. Il a sur la tête une casquette de base-ball qui doit être contemporaine de Lou Gehrig, et dégage une impression de crasse, autant en raison de la propreté douteuse de ses vêtements que de ses joues bleuies de barbe. Il attend en tapotant son volant que son collègue finisse de s’occuper des formalités administratives.

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La voiture avance lentement sur la chaussée glissante. Les feuilles mortes étalées par le vent couvrent la rue, collées par la pluie au bitume noir et gris. Les balais des essuie-glaces s’agitent exagérément vite pour cette petite pluie, qui mouille à peine le verre. La femme parle fort, en agitant les bras. Des éclats de voix résonnent dans le sillage du véhicule. Celui-ci est une vieille Cadillac aux amortisseurs fatigués. Elle tangue légèrement au gré des coups de volant que donne son conducteur, le regard myope figé au-dessus du volant tenu par ses mains crispées. La femme, soudain, lui heurte l’épaule, au moment même où il croise une autre voiture. Surpris, il dérive vers le centre de la rue, puis se rabat vers le trottoir avec brutalité. Un zig-zag de plus et il aborde le croisement en accélérant.
Les regards qu’ils échangent sont identiques : yeux écarquillés, sourcils en accent circonflexe. Leurs bouches suivent le mouvement en affichant le même : « Oh ! »

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Un homme en uniforme de policier est assis de biais, à l’angle de la table du salon. Il remplit un formulaire et pose périodiquement de brèves questions à l’homme ou à la femme qui lui font face. Les deux sont figés, raides. La rare lumière provenant de la porte-fenêtre accentue leur âge, creuse leurs orbites. Ils ont l’air absents, choqués. Le policier appuie ses questions de grands gestes des mains, traçant dans l’air des trajectoires, directions, silhouettes. L’homme tousse et répond brièvement. Tous s’abîment ensuite dans un long silence morose. Le policier le rompt en se levant. Il rassemble ses papiers dans une sacoche en cuir, qu’il met sous son bras. Puis il salue en portant l’index et le majeur joints à la visière de sa casquette et sort de la pièce. Il apparaît peu après à la porte d’entrée, qu’il referme derrière lui. Il s’arrête quelques instants sur le trottoir, le dos rond, l’air déprimé. Puis, il incline la tête en haussant les épaules et regagne sa voiture de patrouille. Dans le silence de la rue, les gyrophares projettent des éclairs de lumière qui se reflètent sur l’asphalte mouillé.

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Je remonte la rue d’un pas pressé, la tête enfoncée dans les épaules. Mon col fermé ne suffit pas à bloquer le vent glacial et humide qui se faufile sous mes vêtements et me fait frissonner. Plus que deux coins de rues avant de rejoindre la chaleur de mon appartement. Plus que quelques centaines de mètres à parcourir d’un pas pressé avant de pouvoir ôter ces habits humides, inconfortables. Je traverse entre deux voitures, en prenant garde de ne pas glisser : mes chaussures légères ne me procurent pas une stabilité remarquable sur cette patinoire de feuilles mouillées. Arrivé de l’autre côté de la rue, je me rends compte que l’espace entre les voitures est trop étroit pour me laisser le passage. Je grommelle par réflexe quelques réflexions peu amènes sur la façon qu’ont certains de stationner leur véhicule. Puis, je remonte le long de la voiture qui me barre le passage vers le trottoir, jusqu’à l’intersection. À cet instant, les phares m’éblouissent, et j’ai à peine le temps de distinguer deux visages ahuris, à contre-jour. Deux grimaces de surprise. Deux cris. Deux « Oh ! »

Puis, c’est la nuit.

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Je ne sais pas dans quel ordre cela se passera.

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Cela s’est-il déjà produit ?


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