46 façons de mourir / -1

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-1 Le temps s’arrête

Un carrefour. La lumière passe au vert, pourtant tous les véhicules ralentissent et s’arrêtent : un autocar scolaire clignote de tous ses feux et ordonne l’immobilité. Le bruit des moteurs décroît. Au même instant – réalité ou illusion – le vent tombe et les bruits de la ville se transforment en murmures. Le temps ralentit, puis s’arrête.

À une rue de là, un camion à ordures cesse de compacter son chargement. La disparition des craquements, éclatements et gémissements des détritus, la fin du hurlement retenu de la presse qui les torturait l’instant d’avant, produisent un effet étrange. On « entend » soudainement le silence que ce grondement mécanique masquait. Une feuille morte glisse en travers du carrefour, et s’immobilise près du trottoir. Le temps s’est arrêté.

Un enfant tient sa mère par la main et s’approche de la porte ouverte de l’autocar. Il monte en se tortillant pour échapper aux caresses inquiètes de la femme. Elle a peur pour lui, si petit, si vulnérable au milieu de cette troupe d’élèves qu’elle imagine agressifs et brutaux. Elle craint qu’il ne rentre cet après-midi avec un gant manquant, un blouson déchiré, une ecchymose… Ou pire encore. Que l’école l’appelle à son travail. Un message affolé : « Venez vite… Un accident… Une bousculade… » L’enfant dégage sa main droite, prisonnière d’un dernier lien d’amour étouffant, et s’avance dans l’allée du car. À la porte, les bras ballants d’inutilité, la mère tente de recomposer un visage sur les ruines que la peur a fait du sien. Elle s’inquiète à tort : son fils mourra d’un arrêt du cœur à l’âge respectable de quatre-vingt-treize ans, après avoir enterré bon nombre de ses descendants. Le temps s’est arrêté sur l’angoisse de la jeune femme.

Le chauffeur de l’autocar a regardé toute la scène d’un air blasé, en avalant à petites gorgées un café que l’on devine brûlant. Pendant que l’enfant va s’installer, il repose son gobelet isolant et regarde le carrefour d’un œil vide. Il pense à la fin de cette journée, aux billets qu’il vient d’acheter pour aller voir jouer son équipe favorite. Il pense aux amis qu’il va retrouver, aux bières qu’ils boiront, aux plaisanteries salaces qu’ils feront sur les vendeuses de pop-corn.
Une lueur de plaisir anticipé diffuse sur son visage, et il s’apprête à rêvasser, tout au long de la journée, à ce plaisir qu’il ne prendra pourtant jamais. Au moment même où il sera sur le point de l’obtenir, juste avant d’entrer dans le stade, il traversera un dernier carrefour sans s’arrêter, sans regarder, sans comprendre. Le camion de déménagement au chauffeur égaré dans le mauvais quartier roulera prudemment, pas assez toutefois pour éviter l’impact. C’est lourd, trente tonnes. C’est lent à ralentir. Le temps est arrêté dans le sourire du chauffeur.

Juste derrière l’autocar scolaire une monstruosité motorisée ronronne faiblement. Un bloc de métal de deux tonnes, taillé et dessiné pour la guerre, du genre à parcourir la jungle urbaine en grondant agressivement pour impressionner les automobiles « civiles » ayant le front de la croiser. Pour l’instant arrêtée elle aussi, dans cette bulle de calme soudain. À peine visible derrière les vitres fumées, le conducteur est absent. Il n’a même plus conscience d’être au volant d’un Hummer, n’y prend aucun plaisir. Pourtant, cet achat ne visait qu’à la satisfaction narcissique de se montrer, dominateur, maître d’un tel monstre, ridicule et inquiétant. L’homme est pour le moment dans l’ailleurs d’une conversation de cellulaire, jouant le courtier dans le jeu de l’achat du jeu de la bourse. Des sommes déraisonnables vont et viennent, n’ayant pas plus de réalité que la poupée de magazine qui est – paraît-il – son épouse. Par instant, une crampe l’élance dans l’épaule gauche, à chaque fois qu’il se rappelle que tout ça, à une époque lointaine et enfuie, avait un but. Est-il disparu ? Atteint ? Encore à venir ? Questions trop angoissantes, qu’il chasse d’une profonde aspiration. La douleur s’estompe. Immédiatement. Toujours.
Toujours ?
Encore un peu plus d’un mois et demi, quarante-sept jours, pour être aussi précis que l’est la vie rêvée du conducteur du Hummer… Rêvée, certes. Sans cesser pour autant d’être précise et minutée. Dans bien peu de temps, arrêté à un carrefour fort semblable, menant une conversation identique au téléphone, l’angoisse va resurgir. La douleur va s’intensifier. Le spasme musculaire va déplacer une plaque d’athérome qui obstruera une artère vitale. Mais le conducteur du Hummer, tout à sa vie virtuelle, n’y verra pas grande transformation. Il glissera simplement du martèlement de la musique sur son lecteur MP3, du beat des ordres d’achat et de vente, rap financier, spoken word des golden boys, au battement sourd et insistant, de plus en plus envahissant, du rythme du sang à ses tempes, dans ses oreilles, dans sa tête. Il glissera dans l’inconscience sans avoir jamais été vraiment conscient, depuis si longtemps. Il ensuite dans la mort. Son temps s’arrêtera, juste un peu plus qu’en cet instant.

Le temps est arrêté, mais il frissonne, s’ébroue. Il veut reprendre son cours, et le fait sentir. La femme s’éloigne, la tête basse, s’efforçant de ne pas chercher son enfant du regard, à travers les vitres sombres du car. Chaque matin, depuis trois jours, c’est le même déchirement. Jamais elle ne pourra s’y faire, pense-t-elle. Elle se frotte machinalement l’avant-bras sous le sein droit, juste à l’endroit où elle ressent une légère chaleur. Une chaleur tellement diffuse qu’elle reste à la limite de sa conscience. C’est pourtant cette chaleur qui lui évitera de trouver comment vivre le martyr maternel ; ses angoisses, souffrances et douleurs quotidiennes. La chaleur, seul signe décelable de ce petit amas de cellules folles qui, dans trois ans, vont soudain s’embraser, envahir et emporter son corps et sa vie, comme un incendie dans une grange emplie de paille.

Le temps s’est arrêté, mais ça ne lui plaît pas. Dès que le car éteint ses clignotants et s’ébranle, il s’empresse de réveiller les conducteurs et les piétons. De les relancer dans le cours de leurs vies. De leur mort à venir. À leur heure, ils seront tout à lui. Pas besoin de se presser. Le temps a tout son temps.

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