46 façons de mourir / -45

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-45 Le fantôme de l’ascenseur

Le curseur lumineux monte lentement, posant ses pas de droite et de gauche, au fil des étages qui se succèdent. Un arrêt au 18, on repart. En cadence.

Au moment précis où on quitte le 18, le bouton du 17 fait apparaître une brève lueur fantomatique. Un dysfonctionnement électrique du panneau de commandes, c’est une évid…

La certitude s’impose, brutale comme une gifle imprévue. Ce n’est PAS un dysfonctionnement électrique. Il y a quelque chose, quelqu’un, qui allume ce bouton. Et à l’instant précis où cette idée stupide émerge à la conscience, l’ascenseur passe le niveau 20. Et la lueur vacille à nouveau un bref instant sur le bouton 17.

C’est un ascenseur d’immeuble de grande hauteur, tout ce qu’il y a de plus classique, morne et fonctionnel. La lumière y est chichement dispensée, comme pour acclimater les visiteurs aux rideaux, stores et néons qui les attendent dans les étages. Au sommet de chaque paroi, une série de plots permet d’accrocher une bâche de protection, quand l’ascenseur est utilisé comme monte-charge. Un usage qui a dû être suivi d’un décrochage hâtif, car l’un de ces plots est décoré d’un œillet entouré d’un coin de tissu verdâtre aux bords effilochés.

À bien y regarder, on peut aussi remarquer la trace d’une violence dans la décoration des parois. Cette décoration consiste en un damier métallique en relief, formé de rectangles de la taille d’un ongle d’enfant, à la section ventrue dont les milliers de petites courbes sont semblables à autant de seins minuscules. À l’aplomb ou presque de la cornière déchirée, une marque linéaire a enfoncé ce panneau, l’entamant sur un demi-pied de long. Trace menaçante dans le métal.

Les petites lampes halogènes qui combattent la noirceur ont bien du mal à percer le voile de leur cache protecteur. Un seul angle bénéficie d’un traitement de faveur, rendu par le bris d’un des caches. Il paraît absent au premier regard mais une observation plus précise, allant jusqu’à se hausser sur la pointe des orteils, permet rapidement de se rendre compte qu’en fait il est brisé, presque à la base. Seule une collerette de plastique irrégulier, aux bords acérés, entoure l’ampoule. Sur une bonne moitié de son pourtour, elle est d’une couleur brunâtre, troublante. L’extrémité de cette coloration, dans le coin de la cabine, arbore un filament irrégulier, terminé par un petit renflement, le tout d’un noir tirant vers un bordeaux abyssal.

La respiration s’accélère alors que le temps s’étire sans raison ni limites. Le 20 est à nouveau quitté. À nouveau, le 17 clignote fugitivement. N’est-ce pas déjà passé ?

Et toujours cette certitude étrange : quelqu’un, quelque chose, actionne la lumière du 17.

La poitrine pèse, comme en manque d’air. Pourtant le souffle de la ventilation se fait sentir sur une oreille. Les yeux errent, détaillent le sol. Lui aussi mériterait bien un nettoyage. Une trainée de terre macule un des angles, tandis que des traces plus légères, dégradées du brun foncé au gris pâle, s’entrecroisent sur le revêtement de sol. L’une de ces traces forme un « V » dont les branches sont particulièrement inégales. Celle de droite – outre sa largeur – comporte quelques marques plus rouges que noires, comme si un soulier de cette couleur avait été violemment frotté à cet endroit.

Elle est là. Elle attend, pleine d’une impatiente impuissance. Elle hurlerait bien mais elle n’as pas de bouche.

Avec un sursaut arrive le niveau 24. Un instant avant que la cabine ne s’immobilise, un gémissement étouffé et lointain se fait entendre, venant du plafond et – à travers lui – de la cage d’ascenseur. Infiniment faible mais pour autant très audible, comme un hurlement déchiré par une trop grande douleur, qui l’effiloche et absorbe toute puissance, ne laissant dans le spectre sonore que la note de souffrance. Les portes s’ouvrent sur un niveau 24 aussi vide et gris que d’habitude.

Les portes se referment et, inévitablement, le clignotement du 17 accompagne la reprise du parcours.

Elle est là. Elle est là. Elle est là !

Emplissant tout l’espace de sa muette folie, elle cogne sans bruit dans les parois, le plafond, le panneau de commande. Ce dernier, trônant au premier tiers d’une bande lisse d’aluminium brossé, présente l’alignement en quinconce de deux douzaines de boutons. Chiffres blancs sur touche noire, elle-même sertie d’une bordure de plexiglas transparent. 15 à 29, dans une litanie géométrique froide et fonctionnelle jusqu’au méprisant. Mais un raté, un accident, une incongruité éclaire par saccade un 17 qui devrait rester coi.

Un drame, un drame épouvantable, d’une violence et d’une brièveté terrifiante, s’est déroulé dans cet espace morbide. Un tourbillon de cris, de haine et de sang a explosé un jour, un soir, dans cette cabine qui peine à masquer sa culpabilité. La présence est forte, à la limite du soutenable, comme une odeur putride que l’on ne sent plus, narines saturées, mais dont la toxicité attaque les organes vitaux. Aspiration par la bouche, les narines obstruées par réflexe, les yeux qui clignent et s’affolent, peinant à se poser, se reposer, sur une surface, un détail qui lui, enfin, ne serait pas angoissant. Les doigts se frottent, les poings s’ouvrent et se ferment en un dérisoire préparatif d’un combat qui ne viendra pas. Comment frapper l’immatériel ?

À chaque étage maintenant le 17 flambe, de plus en plus fort, à tel point que l’on craint de l’entendre, battement sinistre d’un compte-à-rebours sans espoir. Elle crie, cette présence. Elle hurle et se cogne sans fin, encore et encore et encore.

27. Dernier passager à descendre. Les portes se referment sur un clignotement qui ne s’affiche plus que pour lui-même. Le fantôme de l’ascenseur va devoir attendre ses prochaines proies.

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