46 façons de mourir – 44

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-44 Une minute

Une minute. Rien qu’une minute de plus et il aurait pu expliquer son idée. Mais c’est toujours la même histoire : si Johnson, son supérieur hiérarchique immédiat, n’accroche pas dès les premières secondes, c’en est fait des chances de le convaincre. « Quinze secondes », c’est son surnom, et il l’assume à la perfection. « Si vous ne m’intéressez pas en moins de quinze secondes, comment pensez-vous avoir le moindre impact sur l’audience avec une publicité qui en fera la moitié ? » Mais pour cette fois, cette unique fois, Mayor avait espéré, souhaité, rêvé. Il savait que son idée était excellente. Il était persuadé qu’il tenait là quelque chose d’aussi fort que… Bah, à quoi bon ?

Johnson a écouté, les yeux mi-clos, comme à son habitude. Mayor, choisissant ses mots avec soin, a commencé l’exposé de son projet. Mais il a eu beau mettre tout ce dont il recelait de force de conviction, à peine les prémisses dévoilées, au moment où il espérait que Johnson hausserait les sourcils avec un « Et ? » intéressé, l’autorisant à poursuivre sa brillante démonstration, le verdict et les paupières de son chef sont tombés, définitifs comme un couperet : « Hum. À creuser, peut-être. » Puis il a poursuivi sa route comme si de rien n’était. « À creuser. » Tu parles ! La seule chose à creuser pour une idée que Johnson rejette, c’est la fosse dans laquelle l’enterrer. Avec un soupir de frustration, Mayor retourne dans son bureau. Un coup d’œil à la pendule le décide à rentrer chez lui. Inutile de rester ici à remâcher sa déception et sa rancœur. Pour autant, au moment de monter dans sa voiture, son esprit continue, à son corps défendant, de lui marmonner en boucle : « Une minute, rien qu’une minute et je suis sûr que Johnson aurait accroché. » Pestant contre le fin crachin que le ciel vaporise sans discontinuer depuis le matin, Mayor sort lentement du stationnement et prend la direction du centre-ville.

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 Tu m’écoutes, quand je te parle ?
 Hein ?
 Ouais, c’est bien ce que je disais ! Quand tu as ta maudite bébelle sur l’oreille, c’est comme si je n’existais pas ! Tu ne peux donc pas te passer de cet ostie de cellulaire ? C’est trop te demander de te rendre compte que je suis là ?
 Mais chérie, je…
 Oh arrête ! Inutile de mentir, en plus.
 Mentir ? Mais…
 Tu allais me dire que tu m’écoutais, c’est ça ? Alors vas-y, dans ce cas !
 Aller ? Aller où ?
 Au dépanneur ! Je me tue à te le demander depuis un quart d’heure ! Mais avoir une minute de ton attention, c’est visiblement trop demander. Allez, sors d’ici, tu m’énerves !

Battant prudemment en retraite, Tomas Usynlig est sorti de l’appartement, mettant fin à la discussion par la méthode usuelle : la fuite. Quand sa femme est dans cet état d’esprit, inutile d’argumenter : qu’il la contredise ou qu’il abonde dans son sens, le résultat est toujours le même. Le combat verbal ne peut cesser que faute de combattant. Alors il sort. Descend l’escalier. Se dirige vers le croisement. Quand il y arrive, il se rend compte qu’il a tout oublié. Sa carapace d’indifférence a rempli une fois de plus son rôle, avec une telle efficacité qu’il s’aperçoit qu’il ne se souvient plus de ce qu’il devait acheter. Aller au dépanneur, oui, c’était la consigne. Mais pour y prendre quoi ?
« Ça me reviendra quand j’y serai » se dit-il, fataliste. En équilibre sur l’extrême bord du trottoir, les pensées volant loin au-dessus de la grisaille ambiante, il attend que le trafic automobile daigne enfin s’interrompre pour lui permettre de traverser. Le carrefour est complexe, et c’est une longue minute qui s’écoule avant qu’enfin le symbole « Traversez » ne s’illumine.

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 Robert ! Rentre immédiatement faire tes devoirs !
 Mais maman, juste une minute
 Tout de suite ! Et de toute façon ce n’est pas un endroit pour jouer au ballon ! Tu n’es pas au terrain de sport, c’est une rue ! Allez !
 Maman…
 Tout de suite !

La porte claque et la mère disparaît. Avec une moue de frustration, l’enfant donne un grand coup de pied énervé dans son ballon. Ce dernier rebondit sur le mur et revient vers son propriétaire. Mais Robert a frappé beaucoup plus fort qu’il ne le pensait et la balle lui rebondit sur les doigts quand il tente de la saisir au vol. Un rebond de plus sur l’angle du trottoir, et elle roule sur la chaussée. Robert se précipite à sa suite.

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Le cellulaire se met à vibrer dans la poche arrière de Tomas, alors qu’il est au beau milieu du passage piétonnier. Il l’extrait et s’arrête le temps de regarder l’afficheur.

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Mayor remâche toujours sa déception, murmurant régulièrement son mantra du jour : « Une minute, rien qu’une minute et… » quand soudain, il voit l’enfant se précipiter devant son capot. Il donne un coup de volant vers la gauche pour l’éviter, et y parvient sans peine. Mais avant que son coup de frein n’immobilise le véhicule, il voit une silhouette se dresser devant lui. Le pare-brise se voile instantanément de milliers de craquelures blanches, tandis que le choc sourd du corps qui le percute fait vibrer à l’unisson la voiture et son conducteur. Les yeux écarquillés, Mayor reste accroché à son volant, les jointures blanchies par la force avec laquelle il s’y accroche.

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Au bord du trottoir, le cellulaire de Tomas Usynlig termine sa course, bloqué par un caillou. Le hasard fait que le choc se produit sur le bouton de prise de ligne. Et dans les quelques secondes de silence relatif qui suivent l’accident, on entend distinctement l’annonce publicitaire débiter son boniment.

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